Fin prochaine de l'opération Barkhane : "Il faut éviter l'improvisation", met en garde l'ancien secrétaire d'État Jean-Marie Bockel

"Je pense que les Maliens ont en eux la ressource pour se reconstruire, avec notre soutien à la fois militaire et sur le plan des projets et du développement" mais "il faut que les choses se construisent en bon ordre", soutient le président de l'association Solidarité Défense.

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Le sénateur UDI Jean-Marie Bockel à Paris (France) le 16 juillet 2020 (BERTRAND GUAY / AFP)

"Il faut éviter l'improvisation, il faut que les choses se construisent en bon ordre", a réagi vendredi 11 juin sur franceinfo Jean-Marie Bockel, ancien secrétaire d'État chargé de la Défense et des Anciens Combattants de 2008 à 2009 et président de l'association Solidarité Défense, alors qu'Emmanuel Macron a annoncé jeudi la "fin de l'opération Barkhane en tant qu'opération extérieure" au Sahel. Selon lui, il faut aussi que "les responsables maliens, quels qu'ils soient, comprennent qu'ils ont aujourd'hui une responsabilité, ou bien ils seront progressivement emportés par le chaos". Jean-Marie Bockel a perdu un fils dans un crash d'hélicoptère au Mali en 2019. "Je ne pense pas qu'on puisse se substituer à un peuple souverain pour construire son bien à la place de lui-même", a déclaré Emmanuel Macron jeudi.

franceinfo : Huit ans après l'arrivée de l'armée française au Mali, le président a donc annoncé le retrait de l'opération Barkhane. Comment réagissez-vous aux annonces d'Emmanuel Macron ?

Jean-Marie Bockel : Cette annonce d'un départ progressif était attendue depuis longtemps. Toute la question maintenant, c'est le comment. Le fait qu'elle intervienne au lendemain du coup d'État dans le coup d'État [neuf mois après avoir écarté le président Ibrahim Boubakar Keïta, le colonel Assimi Goïta avait récidivé avec un nouveau putsh le 2 juin et poussé à la démission le président Bah N'daw . C’est ainsi qu’il est devenu de facto le président de la transition au Maline doit pas donner un sentiment d'improvisation ou simplement de mauvaise humeur parce qu'évidemment, les enjeux sont beaucoup plus importants. Dire que nous allons être avec d'autres dans une force internationale, avec une évolution des missions, bien sûr, c'est la logique. C'est l'avenir. Mais j'ai le sentiment que cette coalition reste à bâtir. On a déjà quelques éléments, on a déjà quelques partenaires, mais c'est quand même très limité. Ça, c'est notre responsabilité et celle de nos partenaires européens. Et puis, il y a l'autre partie qui, pour moi, est presque la plus importante : c'est qu'au fur et à mesure du retrait programmé, il faut que la coopération continue entre les forces de sécurité africaines, les pays du G5 Sahel, qui avaient commencé à être formés, notamment au niveau de l'Europe. Actuellement, le régime politique malien est assez ambigu par rapport à cette question. Avec qui on négocie ? Qu'est-ce qui est acceptable ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? Il y a également la question de la reconstruction de l'État dans ces pays, l'État qui n'est plus présent sur le terrain, notamment dans les zones des combats, où se trouvent nos soldats. Tout ça, ce sont des enjeux majeurs de gouvernance sans lesquels il ne pourra pas y avoir de développement, notamment de développement économique et d'espoir pour la jeunesse d'avoir d'autres alternatives que l'émigration ou la tentation de rejoindre ces groupes. Toutes ces questions sont posées. Les moyens existent, ce ne sera pas une question de moyens. C'est vraiment une question de volonté, et notamment la volonté française, mais je n'en doute pas.

Emmanuel Macron entend se concentrer sur les foyers jihadistes et ne plus apparaître comme une "force d'occupation". C'est une bonne stratégie ?

Déjà, la France n'était jamais une force d'occupation. Il faut quand même dire que, ces derniers mois, la montée en puissance de la coopération sur le terrain dans les combats avec les forces armées du Mali a été un aspect positif. La question jihadiste est bien présente à Bamako. Mais il y a vraiment une situation extrêmement confuse : chaque fois que les soldats de la coalition, notamment français, ont un résultat, derrière il ne se passe rien.

"Comme le dit le chef d'état-major français, les militaires font leur travail. Mais la paix, c'est essentiellement une question politique."

Jean-Marie Bockel, ancien secrétaire d'État chargé de la Défense

à franceinfo

C'est essentiellement une question de reconstruction économique et c'est là que ça ne fonctionne pas. Et ça, ça passe par une volonté affirmée, claire, des Maliens. Il faut que les responsables maliens, quels qu'ils soient, comprennent qu'ils ont aujourd'hui une responsabilité, ou bien ils seront progressivement emportés par le chaos, quoi qu'il arrive. Et c'est naturellement la population de ce beau, de ce pauvre pays, de ce pays que nous aimons, ce pays où nous avons une partie de notre cœur, qui va être la première victime de tout cela.

Emmanuel Macron doit préciser le calendrier de cette réduction de la présence française au Mali d'ici la fin juin. Il ne faut pas que ça aille trop vite ?

Oui, il faut éviter l'improvisation. Il faut que les choses se construisent en bon ordre. Je fais confiance aux responsables français, militaires, au chef de l'État pour avoir tout à fait conscience de la responsabilité que nous avons. Si on devait partir dans la précipitation, il eût mieux valu ne pas venir. Je crois que ça, on en a conscience. Il faut réussir, non pas ce départ parce qu'on restera présent, mais réussir à rester, avec d'autres, avec parallèlement des États africains, un État malien qui reprend ses responsabilités, des armées locales qui se reconstruisent, c'est autre chose. On n'est pas en Afghanistan. Ces pays comme le Mali, il y a encore une quinzaine d'années, étaient des pays certes pauvres, certes avec des problèmes et parfois même des tensions, mais des pays qui fonctionnaient, qui étaient montrés en exemple, où il y avait un État, où il y avait des projets de développement, des coopérations décentralisées avec des villes et des villages français. Il y avait une jeunesse qui gardait espoir. C'étaient des pays où il y avait des touristes. On pouvait y aller. Tout ça, c'était hier. Je pense que les Maliens ont en eux la ressource pour se reconstruire, avec notre soutien à la fois militaire et sur le plan des projets et du développement. Cette annonce de retrait doit être pour eux un électrochoc.

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