Le CNRS demande aux chercheurs qui consultent des sites jihadistes de se signaler pour éviter des poursuites

Un mail a été envoyé aux chercheurs qui travaillent sur des sites faisant l'apologie du terrorisme. Contacté par franceinfo, le CNRS explique qu'il s'agit de protéger les chercheurs d'une loi aux contours flous. 

Devant le siège du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le 1er août 2003. 
Devant le siège du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le 1er août 2003.  (JOEL ROBINE / AFP)

"Afin de protéger les chercheur.e.s qui seraient amené.e.s à consulter ces sites [faisant l'apologie du terrorisme] pour mener à bien leurs recherches, je vous demande de bien vouloir nous transmettre [les] noms et coordonnées [des chercheurs] qui travaillent ou envisagent de travailler en consultant ces sites." Cette demande est signée Patrice Bourdelais, directeur de l'Institut des sciences humaines et sociales (INSHS), un institut du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

"Cette information est hélas nécessaire afin de pouvoir prouver qu'un programme de recherche était bien en cours sur ces questions dans votre unité. Il s'agit d'une mesure préventive qui nous permettrait, le cas échéant, de défendre les collègues", précise le directeur dans son mail. Une démarche qui interpelle les chercheurs, à l'image de Marwan Mohammed, sociologue au CNRS.

Contacté par franceinfo, le directeur de l'INSHS explique qu'il ne s'agit pas d'une demande des autorités mais d'une "initiative du CNRS" . "Nous sommes toujours sous le régime de l'état d'urgence. Par ailleurs, la loi du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le crime organisé et le terrorisme interdit la consultation de sites faisant l'apologie du terrorisme. Or, nous avons des dizaines d'équipes qui travaillent sur ce domaine et qui peuvent consulter légitimement ces sites", explique Patrice Bourdelais.

"La loi est dangereuse pour les chercheurs"

Si la loi précise que la règle ne s'applique pas si les consultations de sites jihadistes interviennent dans le cadre de la recherche scientifique, le directeur de l'INSHS estime que les contours du texte sont trop flous. "Il faudra prouver qu'il y a recherche, comment la définir ? Dans quel contexte ? s'interroge Patrice Bourdelais. Les chercheurs ne bénéficient pas d'un statut aussi protecteur que la presse."

Des chercheurs ont vu débarquer chez eux ou dans leurs laboratoires les services de la DGSI, qui ont embarqué leurs ordinateurs, justement dans ce domaine.Patrice Bourdelais, directeur de l'INSHSà franceinfo

En recensant les chercheurs consultant des sites de propagande, le CNRS espère donc "prévenir des poursuites éventuelles" et "pouvoir répondre rapidement à la DGSI". Une "mesure préventive" qui pourrait être considérée comme du "flicage", concède Patrice Bourdelais. Mais il insiste : "Il s'agit de se prémunir. La loi est dangereuse pour les chercheurs. Si on ne prouve pas qu'ils consultent des sites jihadistes dans le cadre de leurs recherches, ils risquent deux ans de prison et 30 000 euros d'amende."