Comment des Syriens réfugiés en Europe traquent les bourreaux du régime de Bachar Al-Assad

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Des exilés syriens, aidés d'ONG, collectent et analysent des données pour recouper les informations sur des crimes de guerre en Syrie et traquer leurs auteurs. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Dix ans après le début de la guerre en Syrie, plusieurs plaintes ont été déposées en Europe contre des dignitaires syriens. Ces procédures sont l'aboutissement du travail acharné de civils déterminés à mettre fin à l'impunité du régime de Bachar Al-Assad.

Le foyer de Marienfelde fait partie de ces lieux marqués par l'histoire. Dès les années 1950, c'est dans ce centre construit dans la partie ouest de Berlin que les Allemands qui fuyaient l'Est étaient enregistrés. De nos jours, le heim ("foyer" en allemand) accueille des milliers de réfugiés syriens jetés sur les routes par la guerre.

Anwar Al-Bunni s'y est installé en 2014. Un matin, alors qu'il se promène dans la cour, cet avocat syrien spécialiste des droits humains voit passer un homme dont l'allure lui est familière. Il est mince, de taille moyenne, ses cheveux et sa moustache sont coupés courts. Il a un grain de beauté sous l'œil gauche. "Je ne l'ai pas reconnu tout de suite, il me disait juste quelque chose", raconte le sexagénaire. Un an plus tard, il le recroise chez Bauhaus, un magasin de bricolage dans le quartier de Neukölln. "J'ai réalisé que c'était Anwar Raslan. Le colonel responsable des enquêtes de la branche 251", reprend Anwar Al-Bunni. 

Pour beaucoup de Syriens, la simple évocation de la branche 251 glace le sang. Les survivants passés par cette prison du régime à Damas y ont raconté la torture, les passages à tabac, les électrocutions, les coups de câbles sur les pieds et les mains, les viols, la chaleur étouffante des cellules où s'entassent des dizaines de prisonniers, parfois au milieu de corps agonisants. "C'est ce même Anwar Raslan qui a ordonné mon arrestation en 2006", atteste l'avocat. 

Les tribunaux européens comme unique recours

Cette année-là, Anwar Al-Bunni est kidnappé dans une rue de Damas. Les yeux bandés, il est emmené au tribunal et condamné par un jugement expéditif à cinq ans de prison pour "propagation de fausses nouvelles" et "atteinte au moral de la nation". Un policier a juste le temps de lui glisser le nom de l'homme derrière l'opération : Anwar Raslan. Lors de sa libération en 2011, Anwar Al-Bunni se retrouve dans l'effervescence de la révolution. Il prend part à la révolte, mais, face à la répression, finit par fuir. Sur la route de l'exil, les civils se mélangent aux déserteurs, mais aussi à d'anciens tortionnaires du régime qui, comme Anwar Raslan, disent avoir fait défection.

"En arrivant en Allemagne, on avait d'abord envie de refaire notre vie. Puis, avec des amis, on a commencé à échanger des informations, à traquer les membres du régime qui avaient fui en Europe."

Anwar Al-Bunni, avocat syrien

à franceinfo

Après avoir reconnu le colonel, Anwar Al-Bunni apprend que la justice allemande est elle aussi à la recherche de l'ancien gradé. Depuis la diffusion du "dossier César" en 2015 (du nom du photographe légiste de l'armée syrienne qui a fait fuiter 53 000 photos de détenus morts dans les geôles du pays), les enquêteurs disposent de preuves implacables pour authentifier les accusations de torture à l'encontre du régime. Grâce au principe de compétence universelle, les Etats peuvent poursuivre les personnes soupçonnées de crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre, quel que soit le lieu où les faits ont été commis et quelle que soit la nationalité des suspects et des victimes.

L'avocat syrien Anwar Al-Bunni lors du procès de Coblence (Allemagne), le 4 juin 2020. (THOMAS LOHNES / AFP)

Pour les civils syriens, les tribunaux européens sont les seules voies possibles pour obtenir justice. La Syrie n'ayant pas ratifié le traité de la Cour pénale internationale, ses responsables ne peuvent y être jugés. A l'ONU, la Russie, alliée indéfectible de Damas et membre du Conseil de sécurité, multiplie les veto pour bloquer toute procédure.

Des documents officiels exfiltrés dans le secret

"Je ne savais même pas que l'Allemagne pouvait juger la Syrie, ça m'a donné espoir", se souvient Anwar Al-Bunni. Il se rapproche alors du Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits humains (ECCHR), une ONG qui enquête et poursuit les auteurs de violations des droits humains. Profitant de ses liens dans la communauté syrienne réfugiée, il récolte 12 témoignages d'anciens détenus de la branche 251. Tous identifient Anwar Raslan devant un procureur allemand. 

"Pour s'assurer que je reconnaisse bien Anwar Raslan, le procureur m'a montré différentes photos de lui, dans plusieurs positions, avec ou sans lunettes, parfois des photos d'autres personnes."

Anwar Al-Bunni, avocat syrien

à franceinfo

Par son passé d'avocat en Syrie, Anwar Al-Bunni a une connaissance aiguë du système de Damas. "J'étais capable de dire au procureur qui était qui, quelles étaient ses responsabilités, ses liens avec Bachar Al-Assad, son rôle dans la chaîne de commandement", détaille-t-il. Il recoupe chaque information avec les données d'autres ONG, notamment Syrian Archive, une plateforme qui collecte et analyse des preuves sur les crimes de guerre commis dans le pays. 

"La guerre en Syrie est un des conflits les plus documentés du XXIe siècle. Des centaines de milliers de vidéos, de photos ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Cette matière est capitale", explique Artino, un photographe syrien, analyste pour Syrian Archive. La guerre n'étant pas terminée, les juges ne peuvent pas enquêter sur le terrain, alors des civils et associations prennent le relais.

"Nous travaillons avec des activistes en Syrie dont nous connaissons le travail, l'intégrité, l'absence de liens avec le régime. Nous les formons à mener des interviews d'agents qui ont fait défection, à retrouver des survivants des prisons."

Artino, membre de Syrian Archive

à franceinfo

Rien ne sera dit sur l'identité de ces enquêteurs qui risquent leur vie pour exfiltrer des documents ou des preuves laissés après un bombardement ou un combat. "Certains ont été tués ou ont disparu. Pour eux, nous nous devons de continuer à documenter les crimes pour qu'ils ne soient jamais oubliés", reprend Artino, lui-même ancien prisonnier du régime. Il a fui la Syrie en 2014, le genou brisé par un tir de mortier, avec "un téraoctet [1 000 Go] de photos dans un disque dur caché dans [s]es sous-vêtements", glisse-t-il.

Des enquêtes menées avec l'intelligence artificielle

Avec une méthodologie rodée alliant outils en open source (en accès libre) et un logiciel d'intelligence artificielle créé spécialement, Syrian Archive peut analyser des images satellite, évaluer l'heure de prise d'une photo grâce aux ombres, retrouver les coordonnées d'une personne, etc. Pour un bombardement, "on va vérifier que les vidéos n'ont pas été modifiées, qu'elles ne sont pas anciennes, comparer les bruits… Quand vous avez vécu la guerre, vous savez très bien distinguer le bruit d'une 'bombe baril' de celui d'un missile, cela facilite les choses", sourit Artino.

Capture écran du logiciel VFrame de Syrian Archive. (SYRIAN ARCHIVE)

A ce jour, Syrian Archive a stocké plus de 1,5 million de vidéos. Toutefois, dans l'investigation des crimes de guerre, la technologie ne peut pas tout, notamment lorsque cela concerne des photos de détenus morts, torturés, parfois mutilés. 

"L'identification des victimes est la chose la plus difficile", acquiesce Ibrahim Al-Kasem, responsable du groupe travaillant sur le "dossier César" à Berlin. Avec l'aide d'experts en médecine légale, cet avocat syrien a appris à analyser les types de torture. "Je peux reconnaître des coups d'objets en métal, des brûlures de cigarette", explique celui qui a été torturé pendant des semaines à la branche 235, une prison des renseignements. Il contacte ensuite les familles, témoins, et procède étape par étape. La victime avait-elle un tatouage ? Avait-elle déjà subi une opération ? Quand a-t-elle disparu ? "Les corps sont parfois si amaigris et abîmés que les familles ne les reconnaissent pas", déplore Ibrahim Al-Kasem.

Plusieurs plaintes déposées en France

Grâce à ce travail colossal, Anwar Raslan et un autre ex-agent des renseignements, Eyad Al-Gharib, ont été arrêtés en 2019. Leur procès s'est ouvert un an plus tard à Coblence, en Allemagne. En février 2021, un verdict historique a condamné Eyad Al-Gharib à quatre ans et demi de prison pour complicité de crimes contre l'humanité. La décision concernant l'ancien colonel est encore attendue.

En France, plusieurs plaintes ont également été déposées contre des dignitaires du régime de Damas. Avec le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression (SCM), organisation qu'il a fondée en 2006, l'avocat syrien Mazen Darwich est partie civile dans plusieurs affaires. 

"J'ai porté plainte le 1er mars pour crime contre l'humanité et crime de guerre pour deux attaques chimiques menées en 2013 à Douma et dans la Ghouta. Nous avons suffisamment de preuves matérielles et de témoins directs pour que des responsabilités soient établies", explique-t-il depuis son bureau aux volets fermés, empreint d'une odeur de cigarette. Le SCM collabore avec les polices européennes et a déposé une plainte avec deux autres ONG à Moscou pour crime de guerre, visant des mercenaires russes soupçonnés du meurtre d'un Syrien en 2017.

"Nous voulons que tout le système de Bachar Al-Assad ainsi que ses alliés rendent compte de leurs actes."

Mazen Darwich, avocat syrien

à franceinfo

Les plaintes mettent parfois des années à aboutir. Lorsque son frère Mazen et son neveu Patrick ont été arrêtés en 2013 et jetés en prison, Obeida Dabbagh a activé tous les canaux diplomatiques possibles. "J'ai écrit au président, au Quai d'Orsay, à Bruxelles, même à des diplomates en Russie et en Iran", raconte cet ingénieur franco-syrien depuis sa maison du Val-d'Oise. "Tout le monde a fait preuve de compassion, mais rien n'a suivi", déplore-t-il en montrant l'épais dossier d'échanges de courriers et de photos. A force d'opiniâtreté, il a obtenu en 2018 deux certificats laconiques attestant de la mort de Mazen et Patrick. "Comment sont-ils morts ? La date est-elle la bonne ? Où se trouvent leurs corps ? Je vivrai toujours avec ces questions", reprend Obeida Dabbagh, la voix mêlée de colère et de désolation.

Obeida Dabbagh chez lui dans le Val-d'Oise, le 18 mars 2021. (ELISE LAMBERT / FRANCEINFO)

Avec l'aide de la Fédération internationale des droits de l'homme, il a porté plainte en 2018 pour disparitions forcées, tortures et assassinats. Pour la première fois en France, trois mandats d'arrêt internationaux ont été émis contre de hauts dirigeants, dont Ali Mamlouk, directeur du bureau de la sécurité nationale, et Jamil Hassan, ancien chef des renseignements de l'armée de l'air, décrit comme le "bourreau en chef du régime", rappelle Le Monde (article abonnés). "Le procès n'aura peut-être jamais lieu, mais au moins j'aurai fait tout ce que je pouvais faire à mon niveau et j'aurai peut-être donné espoir à d'autres familles de victimes", glisse le retraité. Quant à Bachar Al-Assad, Obeida Dabbagh ne désespère pas de le voir un jour jugé par un tribunal syrien. Après dix ans de guerre, le président dirige désormais un pays morcelé et en ruines. "Il faudra peut-être attendre des années avant un procès, mais quoi qu'il arrive, ces plaintes sonnent déjà la fin de son impunité."

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