Centrale nucléaire flottante russe dans l'Arctique : "Un accident majeur sur ce réacteur serait un désastre écologique", selon un expert

"Le risque d'accident majeur existe pour cette barge et pour ce réacteur", estime Yves Marignac, expert indépendant sur le nucléaire et directeur de Wise Paris, alors que la première centrale nucléaire flottante du monde s'apprête à prendre le large.

La centrale nucléaire flottante, \"l\'Akademik Lomonosov\", dans le port de Mourmansk le 23 août 2019.
La centrale nucléaire flottante, "l'Akademik Lomonosov", dans le port de Mourmansk le 23 août 2019. (Handout / ROSATOM / AFP)
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"Un accident majeur sur ce réacteur serait dans cette zone un désastre écologique", a déclaré vendredi 23 août sur franceinfo Yves Marignac, expert indépendant sur le nucléaire et directeur de Wise Paris (World information service on energy), alors que la première centrale nucléaire flottante du monde entame ce vendredi un voyage de 5 000 km dans l'Arctique. La centrale, baptisée Akademik Lomonossov, naviguera entre les le port de Mourmansk, dans le Grand Nord russe, et Pevek, en Sibérie orientale, malgré les craintes des défenseurs de l'environnement. Elle est destinée à alimenter le développement de la production d'hydrocarbures dans des zones excessivement isolées.

franceinfo : À quoi va servir cette centrale flottante ?

Yves MarignacElle va servir à remplacer une centrale nucléaire, qui existe déjà sur place, pour alimenter une petite ville de 5 000 habitants et, surtout, un site d'extraction pétrolière. C'est une technologie nucléaire au service de l'extraction de ressources, dans une zone extrêmement difficile. L'idée est d'avoir une source autonome d'énergie dans une zone qui n'est pas connectée au réseau électrique continental.

Rosatom, le géant russe du nucléaire qui a construit cette centrale, dit qu'elle est "invincible". Peut-on croire ça ?

Ça n'a évidemment aucun sens. C'est une technologie qui est connue, on n'est pas sur quelque chose d'aventureux de ce point de vue-là, néanmoins on parle d'une technologie nucléaire, d'une zone soumise à des aléas extrêmes et on sait malheureusement que l'accident majeur n'est jamais impossible. Un navire ou un réacteur invincible, ça n'existe pas. Le risque d'accident majeur existe pour cette barge et pour ce réacteur, comme il existe pour tout autre réacteur dans le monde. C'est un réacteur et un risque de plus dans une zone protégée, donc fragile. Sa puissance est bien moindre que celle de réacteurs comme on en connaît dans nos centrales : on parle de quelques dizaines de mégawatts [35 MW pour chacun des deux réacteurs] à comparer à des milliers de mégawatts [pour une centrale clasique de nouvelle génération]. Néanmoins, un accident majeur sur ce réacteur serait dans cette zone un désastre écologique.

Quel est l'intérêt de la Russie de mener ce projet ? La possibilité d'exploiter les ressources en Arctique ?

Il y a un intérêt géopolitique double. Il y a d'abord le fait d'aller exploiter des ressources en Arctique et malheureusement de profiter du réchauffement climatique [qui permet] un accès plus facile à ces zones, une opportunité avec un effet d'accélération puisque l'objectif est d'aller exploiter les ressources pétrolières, alors que l'impératif climatique serait de réduire et d'arrêter à terme cette extraction. Il s'agit d'occuper cette zone. On a vu récemment dans un autre contexte la crise diplomatique entre le Danemark et les États-Unis à propos du Groenland. On sent bien aujourd'hui que cette zone arctique fait l'objet d'attentions géopolitiques particulières. Et puis il y aussi le fait pour la Russie d'essayer de se positionner avec une technologie de barge nucléaire, et l'espoir que cette technologie puisse servir et intéresser d'autres pays, notamment en Asie. Même si le coût de cette technologie aujourd'hui et les risques associés rendent cette perspective économiquement très peu probable.

Rosatom dit avoir déjà plusieurs contacts avec des clients qui seraient intéressés par ce système de centrale ?

Ça intéresse peut-être d'autres pays, mais cette technologie n'est pas moins chère que celle de réacteurs terrestres "en dur". Rosatom parle aujourd'hui de 30 milliards de roubles, soit 420 millions d'euros. Ce chiffre est sans doute sous-estimé, compte tenu des délais sur ce chantier. C'est un coût qui n'est absolument pas compétitif aujourd'hui, notamment vis-à-vis des renouvelables. Des pays peuvent y voir un intérêt, parce que les contrats nucléaires ont toujours un intérêt géostratégique. C'est dans cette perspective-là que Rosatom le développe. Mais d'un point de vue purement économique et énergétique, ça n'a absolument aucun intérêt à ce jour dans des zones faciles, qui ne sont pas des zones extrêmes comme l'Arctique, auquel est destiné l'Akademik Lomonossov. Il n'y a pas de perspective économique réelle, sauf à imaginer un développement massif de l'extraction pétrolière et de minerais métalliques dans ces zones peu ou pas exploitées. Cette perspective-là est absolument désastreuse par rapport aux enjeux écologiques que cela représente.