Russie : comment Alexeï Navalny a réussi à déclencher une vague de protestation inédite face à Vladimir Poutine

L'opposant russe risque une lourde peine de prison qui pourrait l'éloigner de la vie politique et donc le réduire au silence. Mais son arrestation a suscité une vague de contestation rare dans le pays.

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L'opposant politique russe Alexeï Navalny dans l'avion en direction de Moscou, à Berlin (Allemagne), le 16 janvier 2021. (MSTYSLAV CHERNOV / AP)

"Depuis des années, Alexeï Navalny se bat pour nous, à notre tour de nous battre pour qu'il soit libéré." Dans une enquête sur une fastueuse demeure appartenant à Valdimir Poutine sur les bords de la mer Noire, diffusée mardi 19 janvier, les soutiens de l'opposant russe ont publié un message pour appeler à manifester samedi et réclamer sa libération.

Le retour en Russie du militant anti-corruption, victime d'un empoisonnement présumé cet été, et son emprisonnement ont réveillé l'opposition, qui tente de faire entendre sa voix malgré la répression.

En retournant au pays malgré les risques d'être emprisonné

Après cinq mois de convalescence en Allemagne à la suite de sa grave maladie contractée alors qu'il se trouvait en Sibérie à la fin août, Alexeï Navalny est revenu en Russie dimanche 17 janvier. L'opposant, qui a toujours soutenu avoir été victime d'une tentative d'empoisonnement de la part des services secrets russes avec un agent neurotoxique, savait quel sort l'attendait à son retour au pays : la prison. Le service pénitentiaire russe l'avait prévenu mais ces menaces ne l'ont pas effrayé. "Vais-je être arrêté ? c'est impossible, je suis innocent", avait-il clamé devant les journalistes présents dans l'avion qui le ramenait.

Après une nuit en garde à vue, l'opposant numéro 1 au Kremlin a été incarcéré lundi pour avoir violé le contrôle judiciaire qui lui était imposé dans le cadre d'une peine de cinq ans de prison avec sursis pour détournements de fonds, dont il a écopé en 2014. Pourquoi alors se jeter dans la gueule du loup ?

"Il sait qu'il n'a pas d'avenir politique hors de Russie. Poursuivre une action politique en exil est très difficile, voire impossible".

Arnaud Dubien, directeur de l'Observatoire franco-russe à Moscou, chercheur à l'IRIS

à "20 Minutes"

"C'est quelqu'un d'intrépide et il pense que s'il ne rentrait pas, cela aurait pu mettre fin à sa carrière politique mais aussi mettre davantage encore son entourage en danger", ajoute pour franceinfo Galia Ackerman, historienne, spécialiste de la Russie.

En produisant de nouvelles révélations visant Vladimir Poutine

Alexeï Navalny avait anticipé son arrestation puisque le lendemain, il lançait sa contre-attaque en diffusant une vaste enquête anti-corruption visant le président Vladimir Poutine et le "palais" dont il se serait doté sur les bords de la mer Noire. Enregistrée avant son retour en Russie dimanche, cette enquête assure que le président russe est le bénéficiaire d'une vaste propriété et d'un immense palais près de la ville russe de Guélendjik. Cet ensemble très luxueux compterait en outre des vignobles, une enceinte de hockey sur glace ou encore un casino. Il a été financé, selon l'opposant, par des proches du président russe, comme Igor Setchine, patron du géant pétrolier Rosneft, ou l'homme d'affaires Guennadi Timtchenko.

"C'est un Etat au sein de la Russie. Et, dans cet Etat, il n'y a qu'un tsar inamovible. Poutine", estime Alexeï Navalny, accusant aussi le président russe d'être "obsédé par les richesses et le luxe". Selon l'opposant, 100 milliards de roubles (1,12 milliard d'euros) ont été dépensés pour bâtir ce complexe, dont la superficie totale est de 7 000 hectares, soit "39 fois la taille de Monaco". Il est officiellement la propriété du FSB, les services de sécurité russes. Cette investigation, visionnée plus de 65 millions de fois sur YouTube samedi, était accompagnée d'un appel à manifester pour dénoncer l'incarcération de l'opposant.

En s'appuyant sur des réseaux sociaux que le pouvoir peine à museler

Pour relayer cet appel, les soutiens d'Alexeï Navalny s'appuient sur les réseaux sociaux, comme TikTok ou Vkontakte (VK), l'équivalent russe de Facebook. Sur ces plateformes, l'opposant jouit d'une forte popularité et la contestation contre Vladimir Poutine est très présente, quand les médias traditionnels, notamment télévisés, sont maîtrisés par le Kremlin. Ainsi, des milliers de messages appelant à manifester ont fleuri cette semaine, totalisant des centaines de millions de visionnages, comme celui de la jeune Russe "Neurolera" sur TikTok, qui explique comment se faire passer pour une touriste et éviter l'arrestation lors des manifestations.

Mais le gendarme russe des télécommunications Roskomnadzor a réagi en menaçant les réseaux sociaux d'amendes au nom de la protection des moins de 18 ans. A la veille de la manifestation, il a indiqué que TikTok avait "supprimé 38% des informations impliquant des mineurs dans des actions illégales dangereuses", ajoutant que VKontakte avait effacé 50% de ces messages, Instagram 17% et YouTube, 50%. Pour sa part, Facebook, qui détient Instagram, a affirmé ne s'être pas plié à l'exigence des autorités. "Comme ce contenu ne va pas à l'encontre de nos standards de la communauté, il reste sur notre plateforme", a déclaré une porte-parole de Facebook dans un commentaire envoyé à l'AFP vendredi soir. 

L'amende, pour les plateformes ne respectant pas la loi, peut aller jusqu'à 4 millions de roubles (43 880 euros au taux actuel), selon Roskomnadzor. Toutefois, interdire complètement YouTube, qui appartient à Google, semble plus compliqué. "Roskomnadzor n'a pas beaucoup de fonds, affirme à l'AFP Artiom Kozliouk, directeur de l'association de défense des libertés numériques Roskomsvoboda, ils n'ont pratiquement aucun levier"

"Il est difficile de faire pression sur les réseaux sociaux occidentaux : en faisant des concessions à un régime politique, un coup serait porté à leur réputation à l'échelle mondiale."

Artiom Kozliouk, directeur d'une association russe de défense des libertés numériques

à l'AFP

En appelant à manifester malgré la répression

Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux juste après son incarcération, Alexeï Navalny a lancé : "Ce que ces bandits (au pouvoir) craignent le plus, vous le savez, c'est que les gens descendent dans la rue (…) alors n'ayez pas peur, descendez dans la rue, pas pour moi mais pour vous-même, pour votre avenir." Selon le directeur de l'Observatoire franco-russe à Moscou Arnaud Dubien, "s'il y avait une manifestation, ça pourrait inquiéter le Kremlin", car cela montrerait que les tentatives du militant pour déboulonner le pouvoir de Poutine trouvent un écho. "Electoralement, ce n'est pas forcément une menace pour Poutine. Mais il représente quelque chose, il se présente comme proche du peuple, patriote, héros de la lutte contre la corruption, et ce sont trois thèmes très populaires en Russie", analyse pour 20 Minutes Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l'Iris et ancien ambassadeur de France à Moscou.

Pour prévenir tout engrenage, les autorités russes et notamment la police moscovite ont promis de "réprimer sans délai" tout rassemblement non autorisé qu'elle considèrera comme une "menace à l'ordre public". Déjà lors de l'été 2019, les précédents grands rassemblements de l'opposition à Moscou avaient été jugulés. "Aujourd'hui, toute manifestation non autorisée et même des manifestations en solo, juste le fait de se mettre avec une pancarte demandant quelque chose peut conduire à une arrestation, voire à une condamnation à de lourdes amendes, parfois même la prison", détaille Galia Ackerman.

Des centaines de personnes ont déjà été arrêtées samedi en marge des manifestations organisées dans l'Extrême-Orient russe, où plusieurs milliers de personnes sont descendues dans la rue à Vladivostok, Khabarovsk, Novossibirsk et Tchita. De sa prison, Alexeï Navalny pourra constater l'ampleur de son aura, de sa base et de sa capacité à mobiliser. Problème, il risque de passer les prochaines années derrière les barreaux. "L'hypothèse la plus probable, c'est qu'il soit condamné en raison de son ancienne condamnation et de l'enquête ouverte en décembre et qu'il passe plusieurs années en prison, estime Arnaud Dubien, le calcul du Kremlin, c'est qu'on parle de moins en moins de Navalny." 

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