Trois questions autour des soupçons de blanchiment d'argent chez Lycamobile

Neuf personnes ont été mises en examen vendredi 17 juin dans une affaire de blanchiment et d'escroquerie à la TVA chez l'opérateur téléphonique, selon le site BuzzFeed, qui révèle l'affaire.

Une boutique Lycamobile, le 29 août 2015, à Paris.
Une boutique Lycamobile, le 29 août 2015, à Paris. (THOMAS SAMSON / AFP)

Et de deux. En quelques mois, le site d'information BuzzFeed publie, en France et au Royaume-Uni, une seconde salve de révélations sur l'opérateur téléphonique Lycamobile, connu pour ses cartes téléphoniques prépayées bon marché.

L'entreprise, dont le siège se trouve au Royaume-Uni, est soupçonnée de blanchiment d'argent et de fraude à la TVA. Dans ce dossier, "19 personnes ont été arrêtées à Paris et en région parisienne, et neuf d’entre elles ont été mises en examen vendredi, dont le directeur général de Lycamobile en France, Alain Jochimek", révèle Buzzfeed. Une affaire complexe, décortiquée ici en trois questions.

Que révèle l'enquête de BuzzFeed ?

Après les premières révélations de BuzzFeed en octobre dernier, la justice française a enquêté sur la branche française de Lycamobile. Elle a repéré des versements "en provenance de sociétés-écrans suspectées de couvrir 'divers réseaux de blanchiment d’argent liés à la criminalité'", selon des rapports des enquêteurs anti-blanchiment. D'où les mises en examen, le 17 juin, pour des transactions présumées illégales "s’élevant à un total de 17 millions d’euros".

Mais pour BuzzFeed, le blanchiment porte sur des sommes nettement plus importantes. "La branche française de Lycamobile aurait reçu 75 millions d’euros sur neuf mois l’an dernier de la part de sociétés-écrans suspectées de couvrir des activités de blanchiment d’argent", affirme le site. Or les 18 entreprises ayant versé ces sommes sont visiblement dépourvues d'activité commerciale. Elles "étaient domiciliées à des boîtes postales, des bureaux vides, des bâtiments abandonnés ou des chantiers. En aucun cas il n’était possible d’y acquérir des produits vendus par Lycamobile", écrit BuzzFeed.

Autre fait troublant, "le plus gros client de Lycamobile Services, qui avait payé un peu moins de 8 millions d’euros pour presque 8 millions de minutes de crédit téléphonique international, n’existait que depuis quinze mois avec une seule adresse dans la banlieue de Paris". A titre de comparaison, Relay, la plus importante chaîne française de points de presse avec 941 boutiques, n'avait acheté la même année que "7,3 millions de minutes à Lycamobile SARL".

Aussi le parquet national financier de Paris soupçonne-t-il Lycamobile France d'avoir blanchi de l'argent obtenu par des activités criminelles dans d'autres pays, avant de le recycler ailleurs, toujours selon BuzzFeed.

Que reproche la justice à Lycamobile ?

En France, c'est le parquet national financier qui s'est saisi de l'affaire. Neuf personnes sont mises en examen depuis le 17 juin, dont Alain Jochimek, directeur général de Lycamobile France, pour blanchiment d’argent et escroquerie à la TVA. "Selon une source proche du dossier, le parquet pense avoir mis au jour 'un gigantesque réseau de blanchiment européen'", écrit BuzzFeed.

De l'autre côté de la Manche, les autorités britanniques et irlandaises ont menacé de s’en prendre à 16 filiales de Lycamobile pour ne pas avoir déposé leurs comptes à temps. BuzzFeed précise que "l’ancien procureur général britannique, Lord MacDonald, avait qualifié d’'extrêmement suspects' les dépôts d’argent liquide, à hauteur d’un million de livres par semaine, effectués dans différents bureaux de poste londoniens, jugeant ce genre de pratique 'caractéristique du blanchiment d’argent'". 

Apparemment, l'enquête n'est pas allée plus loin pour l'instant. Lycamobile, qui affiche 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires, est également championne de l'optimisation fiscale. "Elle transfère ses revenus au Royaume-Uni et en Irlande, mais elle évite depuis des années l’impôt sur les sociétés, en déplaçant de l’argent vers Madère, un paradis fiscal", précise BuzzFeed. Pour le coup, en toute légalité.

Qui est soupçonné d'avoir profité de l'argent ?

A qui profite ce blanchiment ? D'abord à ses instigateurs, mais pas seulement. A en croire BuzzFeed, qui publie son enquête à quelques jours du référendum sur le Brexit, "Lycamobile est le plus gros donateur du Parti conservateur au Royaume-Uni". Celui-ci, affirme le site d'investigation, "a reçu plus de 2,2 millions de livres (2,78 millions d’euros) de la part de Lycamobile, dont plus de 870 000 livres (plus d'un million d’euros) de dons depuis que les pratiques suspectes du groupe ont été mises au jour", en octobre 2015. 

David Cameron, estime BuzzFeed, "doit désormais expliquer pourquoi son parti a continué à accepter des sommes importantes de la part de Lycamobile" alors que l'origine de l'argent n'est pas claire, et que le Premier ministre britannique a promis de lutter contre le blanchiment d'argent. Selon le site, le fondateur de l'entreprise, le Sri-Lankais Subaskaran Allirajah, serait proche à la fois de David Cameron, anti-Brexit, et de l'ex-maire de Londres Boris Johnson, pressenti pour succéder à Cameron si les partisans du Brexit l'emportent.

A la suite des révélations de l'automne 2015, le Parti travailliste a d'ailleurs écrit (en anglais) au Parti conservateur pour exiger qu’il gèle la totalité des fonds versés par le géant des télécoms, le temps de l’enquête. Mais sa requête serait restée lettre morte.