Qui sont les rebelles encore présents à Alep ?

Dans le conflit syrien, la façon dont on qualifie l'opposition armée est un enjeu essentiel. Franceinfo fait le point sur les forces encore en présence à Alep après la reprise de la ville par les forces loyales au président Bachar Al-Assad.

Des combattants rebelles de l\'Armée syrienne libre, à Alep (Syrie), le 11 décembre 2016.
Des combattants rebelles de l'Armée syrienne libre, à Alep (Syrie), le 11 décembre 2016. (MAMUN EBU OMER / ANADOLU AGENCY / AFP)

Modérés laïques ou terroristes jihadistes ? C’est en ces termes que les rebelles qui affrontent le régime syrien à Alep sont le plus souvent qualifiés. En Occident, les opposants à Bachar Al-Assad ont longtemps soutenu les combattants présentés comme des "rebelles modérés". À l’inverse, l’axe Damas-Moscou-Téhéran assure qu'il n'y a jamais eu de rebelles modérés, mais uniquement des "terroristes" voulant instaurer un régime islamiste radical dans le pays.

Dans le conflit syrien, la façon dont on qualifie l'opposition armée est un enjeu essentiel, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans les réunions du Conseil de sécurité de l’ONU. Et ces grilles de lectures, aussi manichéennes l’une que l’autre, sont encore plus prégnantes en ces dernières heures de la bataille d'Alep. Qui sont vraiment les derniers combattants de la ville qui négocient leur évacuation ? Franceinfo fait le point.

Le Front Fatah Al-Cham, l’épouvantail terroriste

Au total, il resterait entre 1 500 et 5 000 combattants dans le réduit rebelle d'Alep, selon l'ONU. Ces chiffres restent très approximatifs, étant donné la difficulté à obtenir des informations fiables et recoupées dans cette zone où les combats s’apparentent plus à une guérilla urbaine rythmée par des bombardements aveugles qu’à une guerre dite "conventionnelle".

Au sein de cette constellation de groupes armés, le plus radical est le Front Fatah Al-Cham, le nouveau nom du Front Al-Nosra, l’ancienne filiale d’Al-Qaïda en Syrie. Conscient de la mauvaise image que lui apporte le sigle de l'entreprise terroriste, le groupe finit par rompre avec sa maison-mère en juin 2016. Il change alors de nom, ce qui lui permet de renouer avec certains soutiens financiers provenant notamment des pays du Golfe.

Le Front Fatah Al-Cham conserve pour autant sa ligne jihadiste radicale : ses membres revendiquent la création d'un État islamique et l'application stricte de la charia. A Alep-Est, environ 900 combattants appartiendraient à ce groupe, expliquait en octobre l’envoyé spéciale de l’ONU en Syrie, Staffan de Mistura. Des ONG syriennes, citées par Libération évoquent quant à elles un contingent de 150 à 250 jihadistes. “Le problème du Fatah Al-Cham est qu’ils sont très visibles. Dès qu’ils arrivent quelque part, ils mettent des drapeaux, montent des checkpoints : ils s’affichent”, expliquent le directeur d’une de ces organisations au quotidien français.

Cette surreprésentation médiatique sert la stratégie de Bachar Al-Assad, qui consiste à marteler que l’opposition à Alep est dominée par des terroristes non-syriens. De nombreux jihadistes étrangers, notamment français, ont en effet rejoint les rangs de l’ancienne filiale d’Al-Qaïda. C’est le cas d’Omar Omsen, un recruteur niçois bien connu des services de renseignements. Dans son enquête Sous le drapeau noir (Cherche Midi, 2016)primée du prix Pulitzer, le journaliste américain Joby Warrick révèle cependant que Bachar Al-Assad a aussi libéré des islamistes radicaux emprisonnés au début du conflit syrien, pour pouvoir ensuite dénoncer leur présence dans les rangs de la rébellion. Plusieurs d’entre eux ont rejoint les rangs d’Al-Nosra.

D'autres groupes islamistes radicaux

Le Front Fatah Al-Cham n’est pas le seul groupe radical à combattre à Alep. Comme ce dernier, le mouvement Ahrar Al-Cham prône l’application stricte de la charia. Dans certaines zones qu’il contrôle à Alep, le groupe a imposé le port de la burqa, note l’Institute for the study of war, un think-tank américain. Ils organisent aussi des attentats à la voiture piégée, mais n’appellent pas à un jihad global hors des frontières syriennes, contrairement à d’autres groupes jihadistes. Malgré l'idéologie radicale du groupe, les Etats-Unis ont fourni des missiles anti-chars à Ahrar Al-Cham jusqu'en 2015, précise le document. 

A Alep, Ahrar Al-Cham et le Front Fatah al-Cham sont les deux poids lourds de Jaish Al-Fatah ("L'Armée de la Conquête", en arabe), une coalition de groupes jihadistes et salafistes radicaux. Mais les différentes brigades en son sein ne s'accordent pas pour autant sur la ligne à suivre face au siège de la ville. Ahrar Al-Cham a, par exemple, accepté de retirer ses combattants des villages de Foua et de Kefraya (deux villages chiites prorégimes), contre l'évacuation de ses soldats d'Alep-Est. Mais, dimanche 18 décembre, les bus qui devaient procéder à l'échange ont été attaqués et incendiés par d'autres jihadistes voulant empêcher la tenue de l'accord.

Des islamistes modérés et des démocrates

Une autre coalition domine la révolte armée à Alep. Nommée Fatah Halab ("Conquête d'Alep", en arabe), elle constitue environ la moitié du contingent rebelle au sein la ville, selon le Monde diplomatique (article payant). "Cette coalition est considérée par beaucoup d'observateurs comme étant plus modérée, même si ce mot est galvaudé dans le contexte syrien, explique Stéphane Mantoux. On y trouve à la fois des groupes islamistes, des organisations militaires plus neutres et certaines forces qui prônent la mise en place d'un régime démocratique."

Difficile de trouver une cohérence idéologique au sein de cette alliance. Des groupes proches des Frères musulmans y combattent aux côtés d'anciens militaires de l'armée syrienne ayant fait défection. On y retrouve aussi l'Armée syrienne libre (ASL), elle-même constituée de brigades toutes aussi hétéroclites. Au cours du conflit syrien, l'ASL a été largement soutenue par les puissances occidentales comme la France et les Etats-Unis, qui lui ont fourni des armes et des fonds.

"L'ASL est loin de correspondre désormais à la perception que l'on en a en Occident, c'est-à-dire modérée et en faveur de la laïcité, du moins sur le terrain alépin. Les groupes ou les brigades qui lui sont affiliés ne sont pas jihadistes, certes, mais les Frères musulmans, qui y sont largement représentés, cherchent bel et bien à instaurer la charia", explique au Monde diplomatique Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la Syrie. Même son de cloche du côté de l'historien Stéphane Mantoux : "On a tendance à vouloir faire la différence entre les groupes islamistes et ceux qui sont plus 'laïques'. Mais la réalité, c'est que les groupes rebelles sont tellement variés qu'il est très difficile de tirer des portraits globaux."