INFO FRANCE 2/"COMPLEMENT D'ENQUETE". Omar Omsen, le jihadiste français qu'on croyait mort, est bien vivant

Le journaliste Romain Boutilly a retrouvé la trace de celui qui était considéré comme l'un des principaux recruteurs du jihad français, pour un documentaire diffusé jeudi 2 juin, dans "Complément d'enquête". Francetv info en propose un extrait en avant-première.

Omar Omsen, quelque part en Syrie (extrait de \"Complément d\'enquête\").
Omar Omsen, quelque part en Syrie (extrait de "Complément d'enquête"). (COMPLÉMENT D'ENQUÊTE / FRANCE 2)

Le jihadiste français Omar Omsen, longtemps considéré comme l'un des principaux recruteurs du jjihad français, est vivant. Lui et ses combattants ont été filmés dans le cadre de l'émission "Complément d'enquête". C'est le journaliste de France 2 Romain Boutilly qui révèle cette information. En août 2015, les médias français avaient donné Omar Omsen pour mort après des informations livrées par ses proches sur Twitter. Dans le documentaire Djihad : Les Recruteurs, qui sera diffusé jeudi 2 juin, on pourra découvrir pour la première fois de l'intérieur l'incroyable quotidien d'un camp de jihadistes français en Syrie. Voici le récit de Romain Boutilly.

"Vous parlez avec Omar Omsen. (...) Je suis vivant." L'information nous est parvenue un soir d'avril 2016, après trois heures d’interminables échanges, de jeux de piste et d’énigmes. Derrière son écran, à 4 000 km de moi, un jihadiste français en Syrie se présente comme le frère du défunt Omar Omsen. Le contact s’est d'abord noué via les réseaux sociaux, puis grâce à une messagerie cryptée. Sa cousine, que j'ai croisée à Nice quelques jours plus tôt, l’a prévenu que "Complément d'enquête" préparait un documentaire consacré, en partie, au recruteur de jihadistes français. Il veut donc en savoir plus. Puis un message énigmatique s'affiche sur mon écran : "L'émir Omar Omsen n'est pas mort, l'annonce de sa mort a été répandue pour une raison bien précise. D'ailleurs, vous parlez avec Omar lui-même depuis tout à l'heure. (...) Je suis vivant !"

Il affirme avoir mis en scène sa mort

Comment le croire ? Le Niçois de 40 ans est censé être mort au combat à la "suite de blessures" en août 2015 près d’Idlib, dans l'ouest de la Syrie, comme l'ont indiqué ses fils sur les réseaux sociaux. Je demande donc à mon mystérieux interlocuteur de répondre à une série de questions très personnelles, auxquelles seul Omar Omsen peut répondre. Il finit par se laisser convaincre d'envoyer une preuve de vie : un fichier audio de sa voix, très reconnaissable, daté du jour. Aucun doute, c'est bien lui. "Le principal recruteur de jihadistes français", comme l’ont longtemps présenté les autorités et les médias, est donc bel et bien vivant – les autorités n'ayant jamais confirmé sa mort. 

Il affirme avoir mis en scène sa mort "afin de pouvoir sortir de Syrie pour subir une importante opération chirurgicale dans un pays voisin, sans se faire repérer. Une mort pour sortir des écrans radars des nombreux services de renseignements qui le traquent." Impossible à vérifier, mais plausible.

Le jihad faussement "cool" d'un groupe atypique

L’information nous paraît assez fiable pour que "Complément d'enquête" décide d’envoyer un cameraman local filmer et interviewer le "ressuscité" du jihad et ses combattants. La démarche fait débat au sein de la rédaction : faut-il leur donner la parole, au risque d’être manipulé et de participer involontairement à leur propagande ? Faut-il renoncer, par principe, et se priver d’une rare occasion de tenter de comprendre leur quotidien, leur état d’esprit et, surtout, l’emprise mentale et idéologique qu'a Omar Omsen sur ces jeunes Français ? Nous décidons d’y aller.

Finalement, notre cameraman reviendra après trois jours d'immersion aux côtés de ce "mort-vivant" aussi atypique que son groupe. Pour la toute première fois, des Français considérés aux yeux de la loi française comme des terroristes se laissent filmer en Syrie et s’expriment, à visage découvert, dans un documentaire dont nous diffusons ci-dessous un extrait.

Un tournage réalisé selon les conditions imposées par Omar Omsen : c'est lui qui a organisé le planning, sélectionné, et sans nul doute briefé, les combattants habilités à s'exprimer. Baignade, célébrations religieuses, construction de maisons, "Complément d'enquête" dévoile un quotidien incroyablement surprenant : un semblant de vie paisible émaillé de violentes batailles dans ce pays ravagé par cinq ans de guerre. Une communauté religieuse, installée dans des tentes au milieu des pins, où vivent des familles françaises entières, sont célébrés des mariages et naissent des enfants.

Dans une effrayante langue de bois tout à la gloire de leur "guide", les combattants d’Omar Omsen racontent leur vision du jihad, leur souhait de "mourir en martyrs", de ne plus revoir leur famille. Ils apparaissent également, sous un visage beaucoup plus dur, sur les images personnelles d’Omar Omsen que nous avons pu récupérer. Ce dernier filme et commente tout, la vie quotidienne, les entraînements et les combats. Exemple avec la bataille de Jisr Al-Choughour, l’été dernier, où apparaissent certains des jeunes Niçois qu’il a enrôlés, tirant à l’arme lourde sur l’armée du régime syrien depuis un talus, entourés de combattants du Front Al-Nosra, une branche officielle d'Al-Qaïda. Ou bien lorsqu’ils paradent fièrement dans les rues d’Idlib, entre haine de l’ennemi et euphorie juvénile.

Un "cyber-jihadiste" aux méthodes de gourou

A Nice, nous sommes retournés sur les traces du recruteur pour décrypter les méthodes qui lui ont permis d'enrôler près de 80 jeunes pour le jihad syrien. Il a connu la plupart de ses recrues dans les quartiers populaires de Saint-Roch et de l'Ariane, où Omar Diaby, de son vrai nom, a grandi.

Avant de faire l’objet d’un mandat d'arrêt international pour terrorisme, le Niçois avait flirté avec le grand banditisme. Né au Sénégal, il a été incarcéré pour tentative de meurtre dans les années 1990. Puis pour des braquages à répétition, dont un à Monaco, dans deux bijouteries. Mais, après un énième séjour en prison, il a embrassé l’islam radical et est devenu salafiste.

C’est donc avec sa réputation de voyou craint et respecté qu’il a réussi à rabattre des dizaines de jeunes dès 2010 pour les convertir et les enrôler, plus tard, pour le jihad syrien. Un travail quotidien de prédication de quartier, en bas des tours, auprès de jeunes en manque de repères. Une propagande qui devient redoutable lorsqu’il se met à diffuser ses propres vidéos, comme sa "série documentaire" intitulée 19HH (qui serait une référence aux 19 terroristes impliqués dans les attaques du 11 septembre 2001 et une représentation des tours jumelles), où il prétend raconter l’histoire de l’humanité et de l’islam.

Un mélange de théories complotistes, de références coraniques détournées, de vidéos bardées d’effets spéciaux qui font des milliers de vues sur YouTube, et seront son principal vecteur de recrutement pour le jihad en 2013. Son groupe comptera jusqu’à 150 combattants en 2014. Avant que le groupe Etat islamique ne vienne absorber la plupart des Français rejoignant la Syrie.