Attaque en Syrie : "En réalité, l'usage d'armes chimiques perdure depuis le début du conflit"

Avec un bilan qui atteint plusieurs dizaines de morts, le raid à l'arme chimique mené contre village de Khan Cheikhoun est l'un des plus meurtriers du conflit syrien. Mais d'après les humanitaires et les experts, Damas utilise très régulièrement des armes toxiques, comme les barils de chlore. 

Un panneau signale une zone potentiellement contaminée à Khan Cheikhoun, en Syrie, le mercredi 5 avril.
Un panneau signale une zone potentiellement contaminée à Khan Cheikhoun, en Syrie, le mercredi 5 avril. (ABDUSSAMED DAGUL / ANADOLU AGENCY)

Un "crime de guerre". François Hollande n'a pas pris de pincettes pour qualifier l'attaque chimique qui a fait au moins 72 morts, dont 20 enfants, dans le village syrien de Khan Cheikhoun, mardi 4 avril, selon un bilan diffusé mercredi par l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). Après un raid aérien visant cette zone à forte présence rebelle dans la région d'Idlib, des civils ont été retrouvés morts, dans la rue ou à leur domicile, à la suite de convulsions. Selon les experts, ces symptômes trahissent l'usage de gaz sarin, un neurotoxique incolore et inodore, particulièrement meurtrier.

Dès lors, l'habituel ballet diplomatique s'est mis en place. Washington, Paris et Londres ont dénoncé la "responsabilité" de Damas et ont présenté un projet de résolution condamnant le bombardement et appelant à une enquête des Nations unies. Mais Bachar Al-Assad a nié tout usage d'armes chimiques et la Russie, son principal allié, a qualifié d'"inacceptable" le projet de résolution. D'après la version de Moscou, l'aviation syrienne n'a pas utilisé d'agent chimique, mais a frappé un "entrepôt" rebelle contenant des "substances toxiques". Deux versions, qui enferment une nouvelle fois la région dans un statu quo.  

L'usage massif de bombe au chlore

"Cette attaque a attiré l'attention de la communauté internationale à cause du nombre de victimes très important, mais en réalité, l'usage d'armes chimiques en Syrie perdure depuis le début du conflit", explique à franceinfo Frédéric Baud, référent toxicologue auprès de Médecin sans frontières (MSF), qui suit la situation syrienne de près. 

Les attaques au chlore, par exemple, sont très régulières. Elles ont lieu plusieurs fois par mois, voire plusieurs fois par semaine.Frédéric Baud, référent toxicologue auprès de MSFà franceinfo

Contrairement au gaz sarin, dont les effets sont plus meurtriers, mais aussi plus difficiles à diagnostiquer, les symptômes dus aux attaques au chlore sont souvent constatés par les humanitaires. "Les deux gaz provoquent de graves irritations oculaires et respiratoires, explique le toxicologue. Mais, contrairement au sarin, le chlore a une odeur très évocatrice et les victimes restent conscientes avec des signes très marqués de brûlures de l'appareil respiratoire."

Des centaines de bombardements recensés

Plusieurs vidéos ont montré ces bombardements à l'arme chimique. Chaque fois, des barils en métal contenant plusieurs dizaines de litres de chlore liquide sont largués depuis des hélicoptères. Dotés d'un cerclage d'explosifs et d'un détonateur, ils libèrent le chlore sous la forme d'un gaz vert jaunâtre au moment de l'impact. 

En 2014, un rapport de la Syrian American Medical Society (en anglais) avait déjà comptabilisé plus d’une centaine de bombardements de ce type, responsables de la mort de dizaines de personnes. "La communauté internationale nous envoie des antidotes, parce qu’elle sait que des armes chimiques seront utilisées encore et encore contre nous, affirmait dans ce document le docteur Mohamed Tennari, un médecin de la région d’Idlib. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’antidotes, mais de protection pour empêcher qu’une nouvelle famille ne suffoque après avoir été gazée dans sa maison."

Depuis, les ONG ont dû adapter les stocks de matériel humanitaire qu'ils envoient sur le terrain. "Nous avons beaucoup réfléchi à tout ça et nous avons décidé d'envoyer sur place des masques à gaz avec des cartouches, mais aussi des masques de fuite, qui s'enfilent très rapidement, explique le toxicologue de Médecins sans frontières. Initialement, le but était d'envoyer ce matériel pour les équipes de MSF sur place, mais nous nous sommes rapidement aperçus qu'il fallait surtout équiper les structures syriennes sur place, car elles accueillent les victimes les premières." Sur Twitter, un médecin de la région d'Idlib a récemment publié une photo d'un masque à gaz que lui a envoyé MSF.

"La ligne rouge, ça fait bien lontemps qu'elle est dépassée"

Médecin sans frontières et les autres ONG qui œuvrent sur le terrain syrien n'ont de cesse de dénoncer ces pratiques proscrites par la Convention sur l'interdiction des armes chimiques. Pourtant, la Syrie compte parmi les signataires de ce traité et en 2013, une résolution de l'ONU avait obligé Bachar Al-Assad à livrer ses armes chimiques à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). 

Les Nations unies sont-elles impuissantes dans le dossier syrien ? "Cette résolution a été très largement respectée. Une très grande partie de l'arsenal chimique syrien a été démantelée, assure à franceinfo Olivier Lepick, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des armes chimiques. Néanmoins, la plupart des experts n'écartent pas la possibilité que le régime ait dissimulé quelques tonnes, quelques centaines de kilos d'agents chimiques militaires."

Cette résolution avait été adoptée après un terrible bombardement au gaz sarin, qui avait coûté la vie à 1 400 personnes où commence la plaine de la Ghouta, dans la banlieue de Damas, en août 2013. François Hollande s'était dit prêt à se lancer dans une opération militaire contre Damas, pour "punir ceux qui ont pris la décision infâme de gazer des innocents". 

Mais la France a finalement reculé, suivant la décision des Etats-Unis qui ont refusé d'intervenir. A l'époque, l'administration Obama avait pourtant affirmé que l'emploi d'armes chimiques constituait une "ligne rouge" que Bachar Al-Assad ne devait pas franchir, sous peine de représailles. "Quatre ans plus tard, nous nous retrouvons à nouveau dans la même situation, regrette Frédéric Baud. Si l'usage d'arme chimique avait un jour constitué une ligne rouge, ça fait bien longtemps qu'elle est dépassée."