Les combattantes kurdes, porte-drapeaux de la lutte contre les jihadistes

Une Kurde a mené une attaque suicide contre les jihadistes à Kobani, en Syrie, le 5 octobre. Elevée au rang d'héroïne, elle était l'une des nombreuses femmes à combattre dans les rangs des peshmergas.

Des combattantes kurdes à Souleymanieh (Irak), le 27 août 2014.
Des combattantes kurdes à Souleymanieh (Irak), le 27 août 2014. (VIANNEY LE CAER / SIPA)

D'un côté, les jihadistes de l'organisation terroriste Etat islamique (EI) obligent les femmes à porter un voile intégral et leur interdisent de sortir sans être accompagnées. De l'autre, les Kurdes font la promotion de leurs combattantes, cheveux au vent et arme au poing. Deux conceptions qui s'affrontent en ce moment à Kobani, ville kurde de Syrie assiégée par l'EI. Retour sur ces militantes kurdes, vitrine du combat contre les jihadistes.

Une icône et des réseaux sociaux 

Dans les rangs des combattants kurdes de Syrie, on l'appelait Arin Mirkan, mais ce n'était qu'un nom de guerre. La jeune femme qui a mené, dimanche 5 octobre à Kobani, la première attaque suicide kurde recensée en Syrie s'appelait en vérité Dilar Gencxemis.

On en sait peu d'elle, si ce n'est qu'elle avait sans doute plus de 20 ans, l'âge minimum pour partir au front. Selon Mustafa Bali, un responsable local de Kobani, "elle a lancé de nombreuses grenades contre les hommes de l'EI (...) et après ça, elle s'est fait exploser". Une camarade citée dans un portrait de Libération affirme qu'"elle était encerclée (...). Plutôt que d’être abattue ou, pire encore, faite prisonnière, elle a préféré se lancer sur les assaillants et se faire exploser." Une autre soutient qu'"elle n'avait pas de balles et [qu']il ne lui restait que son corps".

Quoi qu'il en soit, les Kurdes glorifient largement la mémoire de la jeune femme, citée en exemple de la résistance acharnée dans Kobani. Dans un communiqué, l'agence de presse kurde Firat News affirme qu'"elle a tué des dizaines de membres du 'gang' et illustré la résistance déterminée des combattants". Sur Twitter, le hashtag #ArinMirkankahramandir (Arin Mirkan est une héroïne) est vite devenu populaire. On trouve aussi des comptes Twitter et pages Facebook dédiés à sa mémoire ou encore cette vidéo hommage sur la chanson The House of the Rising Sun.

Une ancêtre et une longue histoire

 

Margaret George Shello, considérée comme la première combattante kurde, photographiée dans les années 1960.
Margaret George Shello, considérée comme la première combattante kurde, photographiée dans les années 1960. (ZAHER RASHID / WIKIMEDIA COMMONS)

La présence de femmes dans les rangs des combattants kurdes n'est pas une nouveauté. "Il y a toujours eu des noms symboliques de femmes qui ont résisté dans les années 60 ou 70 et à qui l'on rend hommage chaque année", explique à RTL Rusen Aytac, chargée du département des droits de l'homme à l’Institut kurde de Paris.

La première d'entre elles aurait été Margaret George Shello, en Irak. En 1960, à l'âge de 20 ans, elle a rejoint les rangs des peshmergas ("ceux qui affrontent la mort", les combattants kurdes). Depuis, certaines ont occupé de hautes fonctions, comme Sakine Cansiz, une Kurde turque assassinée à Paris.

D'après le site Aujourd'hui la Turquie, le premier corps d'armée féminin kurde apparaît en Turquie, au sein de la guérilla marxiste du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dans les années 1990. En Irak, un bataillon est créé en 1996, selon le New York Post (en anglais).

Aujourd'hui, 40% des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), considérées comme la branche armée syrienne du PKK, sont des femmes. Rarement mariées, elles vivent dans des cantonnements différents de ceux des hommes, mais combattent dans des unités mixtes. Voici une vidéo de la cérémonie marquant la fin de la formation de 17 combattantes :

 

En Irak, elles sont beaucoup moins : quelques centaines parmi les 200 000 peshmergas.

Une star et du glamour

 

Aujourd'hui, certaines militantes de la cause kurde n'ont plus grand-chose à voir avec leurs ancêtres. Maquillage, lunettes de soleil et talons aiguilles, il y a même une "Shakira kurde" venue distribuer des vivres sur le front, comme le relatait France 2.

Helly Luv danse aussi dans une vidéo patriotique sur de la musique très occidentale, en tenue militaire et avec une garde féminine armée de kalachnikovs. La vidéo lui a valu des menaces de mort par les jihadistes, mais la chanteuse continue de réclamer l'indépendance du Kurdistan. Elle a confié dans un entretien que "tout [son] message consiste à dire que le peuple kurde doit tout risquer pour ses rêves et se battre pour son pays".

Cette promotion des femmes s'accompagne, sur les réseaux sociaux, de très nombreuses photos de combattantes sur le front.

 

 

 

A tel point que certains dénoncent une "glamourisation" de la guerre, selon France Info. H&M a d'ailleurs dû s'excuser pour une combinaison ressemblant étrangement à l'uniforme des combattantes kurdes, relate le Dailymail (en anglais).

 

Un atout et des revendications

Dans leur lutte, de nombreuses combattantes affirment avoir un avantage : les jihadistes ont peur d'elles. Se faire tuer par une femme interdirait l'entrée au paradis. Une Kurde syrienne affirme à Foreign Policy (en anglais) que "ces mecs d'Al-Qaïda deviennent dingues quand ils entendent qu'ils combattent des femmes". A l'AFP, une autre raconte "qu'ils avaient plus peur de nous que des hommes. Ils pensent qu’ils iront en enfer s’ils sont tués par une femme."

Sur le front, elles occuperaient la même place que les hommes. "Les combats qui ont lieu sont de l'ordre de la guérilla, ils ne nécessitent pas une force physique particulière, affirme Sandrine Alexie, de l'Institut kurde de Paris, à 20 MinutesLes femmes remplissent donc les mêmes missions que les hommes ; elles ont même la réputation de faire de meilleurs snipers parce qu'elles seraient plus patientes."

Pourquoi s'engagent-elles ? D'abord par nationalisme, mais peut-être aussi pour défendre certaines idées. Une membre du PKK explique à l'AFP que "dans les zones [que les jihadistes] contrôlent, ils interdisent aux femmes d'aller au marché" et les forcent à porter le voile. "Notre combat vise à défendre les femmes de cette emprise et de ce mode de pensée." Rusen Aytac estime que "les femmes prennent aussi les armes pour s'affirmer, pour s'émanciper et montrer aussi de quoi elles sont capables".
 
Sur Twitter, le journaliste kurde Kamal Chomani s'enthousiasme : "A Kobani, les femmes kurdes ont donné un nouveau sens à la féminité et déconstruit la hiérarchie patriarcale, ce que le féminisme n'avait pas pu faire."

 

 

Dans un reportage au Kurdistan irakien, Slate tempère. Si les femmes peuvent se battre, "elles restent extrêmement minoritaires dans la société et ne sauraient faire oublier les très fortes inégalités qui persistent, et le véritable fléau national que sont au Kurdistan la violence domestique et les crimes d’honneur".