Lafarge mise en examen : "C'est une étape extrêmement importante pour rendre responsables ceux qui (...) cherchent à ne pas l'être"

L'avocat et fondateur de l'association Sherpa, William Bourdon, s'est félicité, jeudi sur franceinfo, de la mise en examen du cimentier Lafarge SA.

Une photo d\'un camion du groupe Lafarge, le 7 avril 2014, à Paris.
Une photo d'un camion du groupe Lafarge, le 7 avril 2014, à Paris. (FRANCK FIFE / AFP)

"C'est une décision hors-norme" que de mettre en examen en tant que personne morale la société Lafarge, jeudi 28 juin, pour "financement du terrorisme", "complicité de crimes contre l'humanité" et "mise en danger de la vie d'autrui", estime William Bourdon, l'avocat et fondateur de l'association Sherpa qui s'est portée partie civile dans ce dossier, sur franceinfo.

franceinfo : Quelle est votre réaction après cette décision des juges ?

William Bourdon : C'est une formidable validation de ce qui était la philosophie de départ de Sherpa, que j'ai créée il y a 15 ans. C'est-à-dire de rendre responsable les entreprises multinationales qui depuis des années, grâce à tous les mécanismes et les outils sophistiqués qu'offre la globalisation financière, cherchent à être irresponsables. 

À deux titres, c'est une décision hors norme.William Bourdon

Mise en examen de la maison-mère pour les agissements de sa filiale à l'étranger et plus spectaculaire encore, mise en examen pour des infractions d'une extrême gravité, complicité de crimes contre l'humanité et financement du terrorisme. Évidemment, c'est une étape extrêmement importante dans cette longue route, ce long chemin, pour rendre de gré ou de force, responsables ceux qui, par tous les moyens et mêmes parfois par un cynisme absolument sans faille, cherchent à ne pas l'être.

Est-ce la fin de l'impunité pour les grandes multinationales ?

Non, certainement pas. Cela ouvre une porte qu'on a voulue et qu'on essaiera encore de verrouiller le plus longtemps possible. Cela ouvre une porte et c'est bien cela que demandent les citoyens, la société civile française, européenne et internationale. Ils demandent de faire en sorte que les entreprises comme Lafarge d'ailleurs, qui sont bardées d'engagement éthique, qui ont fait du développement durable une nouvelle religion, cessent de se payer de mots, cessent de se moquer de nous et enfin rendent des comptes s'agissant de comportements qui parfois sont à des années-lumière de la propagande qu'elles cherchent mondialement à diffuser, c'est-à-dire de faire croire au fond qu'elles seraient elles aussi co-responsables du sort de l'humanité. En l'espèce on a laissé une filiale, au nom du profit et de la cupidité, avoir des agissements absolument à l'envers de ses engagements.

L'ancien patron de Lafarge dit qu'il ne savait pas que des sommes avaient été versées à Daech. Est-ce possible ?

Le dossier enseigne qu'il est totalement vain d'être dans le déni. La conduite digne qui serait respectable devant l'histoire, devant les citoyens, y compris devant les actionnaires, ce ne serait pas forcément de rentrer dans je ne sais quel repentir hâtif, mais de renoncer à cette logique qui veut que plus on est puissant, plus on est mis en examen pour des crimes graves, plus on s'obstine à être, d'une façon totalement vaine, dans une logique de déni alors que les preuves ici sont accablantes, sérieuses, concordantes. Oui, au nom de la tyrannie de la rentabilité et j'oserais dire de la cupidité, on a fermé les yeux sur ce qu'était le prix de ce retour sur investissement qu'on appelait de ses vœux, c'est-à-dire financer le terrorisme international.

Selon vous, quel rôle ont joué les autorités françaises ? L'enquête va-t-elle permettre d'y voir plus clair aussi à ce sujet ?

Nous, notre position c'est qu'aucune entrave ne va être apportée à la vérité. Nous avons demandé à la juge d'instruction, et c'est en cours, que soient obtenus tous les documents administratifs auprès de tous les services compétents. Et qu'évidemment, en aucune façon, ne soit opposé je ne sais quel secret défense, pour que la vérité soit faite sur les silences, les complaisances, les approbations, les éventuels encouragements, qui ne seraient pas pour autant des circonstances atténuantes et qui viendraient éclairer les conditions dans lesquelles une des entreprises multinationales les plus importantes au monde à financer ce qui est perçu comme un des dangers les plus importants.