DOCUMENT FRANCEINFO. "Après le mariage, elle a tout oublié" : ex-esclaves, des femmes yézidies regrettent la vie sous l'Etat islamique

Alors que des milliers de civils fuient la région de Baghouz en Syrie, dernier réduit de l’Etat islamique, d’anciennes esclaves yézidies de Daech tentent de se reconstruire dans des camps, comme celui de Kaya, au Kurdistan irakien. 

Le camp de Kaya, au Kurdistan irakien, en février 2019.
Le camp de Kaya, au Kurdistan irakien, en février 2019. (MATTHIEU MONDOLONI / FRANCEINFO)

"Il y avait des combats et des bombardements. C’était très difficile. C’était la guerre entre Daech, les FDS, la coalition, l’armée syrienne. La zone était complètement encerclée. Il n’y avait pas de nourriture, rien n’arrivait jusqu’à nous", témoigne Zena, une jeune yézidie de 29 ans qui vivait il y a encore un mois dans la région de Baghouz, en Syrie, où le "califat" de l’Etat islamique vit ses derniers jours.

Le reportage de Matthieu Mondoloni et Eric Audra au camp de Kaya, au Kurdistan irakien
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À présent, Zena est abritée dans le camp de Kaya, dans le Kurdistan irakien, à quelques kilomètres des frontières turque et syrienne. Des rangées de préfabriqués en tôle, quelques commerces de fortune, des allées de terre transformées en boue par la pluie. C'est le quotidien de la jeune femme, qui paraît dix ans de plus que son âge. 

Elle a le regard triste et dur à la fois. Zena parle peu, si ce n'est pour dire qu’elle veut partir d’ici, du camp, qu’elle serait bien restée là-bas, dans le "califat". Que la vie sous Daech n’était pas si dure, surtout depuis qu’elle s’est convertie à l’islam il y a quelques années. "C’était bien. Au début, j’étais la bonne, je travaillais. Mais après, je n’avais plus le statut d’esclave, les jihadistes m’ont donné les mêmes droits que les autres. Je me suis mariée, je ne travaillais plus pour les autres, j’avais ma propre maison", confie-t-elle, assurant que si elle retrouve son mari, lui aussi converti, elle le rejoindra, où qu’il soit.

Lavage de cerveau

Zena ne garde en mémoire que les bons souvenirs. Elle occulte les mauvais. Ils sont pourtant inscrits dans le cahier que Dounia, assistante sociale de l’ONG Elise Care, tient dans les mains. C’est la vraie histoire de Zena, celle qu’elle ne veut plus raconter. "Elle a souffert au début, quand elle était esclave et vendue deux fois. Il y avait la prière obligatoire, les leçons sur le Coran, l’obligation de se convertir. Elle devait prier, faire le ménage, s’occuper des enfants, rappelle l'humanitaire. Et surtout, elle était torturée par les jihadistes et par leurs femmes qui la frappaient avec des bâtons, lui donnaient des gifles et des coups. Mais après le mariage, elle a tout oublié… Et maintenant, elle dit que sa vie sous Daech était bien."

Zena n’est pas un cas isolé dans le camp de Kaya. D’anciennes esclaves qui regrettent Daech, il y en a d’autres, explique le directeur de l’ONG. "Une femme qu'on a soignée pendant presque deux ans, la femme d'un jihadiste français, a quitté le camp il y a un mois. Elle a deux enfants. Les services secrets, les autorités locales la cherchent, mais apparemment aujourd'hui, elle a retrouvé son mari, explique-t-il. Elle cachait sa religion à sa famille parce que celle-ci, le camp et la communauté yezidie en général, n'acceptent pas de retrouver des femmes yezidies converties à l'islam. Les femmes libérées cherchent par tous les moyens de retrouver leur mari pour le rejoindre et de quitter la vie ici."

C’est un lavage de cerveau opéré par Daech sur ces femmes, ajoute le directeur. La fin du "califat" à Baghouz, ce sera peut-être la fin des jihadistes, mais certainement pas de l’idéologie de l’Etat islamique. Un groupe mourant, qui espère déjà renaître.