De l'invasion de l'Etat islamique à la libération, le récit de quatre mois de siège à Kobani

Les forces kurdes ont repris lundi 26 janvier le contrôle de la ville syrienne, assiégée par l'Etat islamique depuis le 15 septembre. 

Une frappe aérienne contre une position de l\'Etat islamique à Kobani (Syrie), le 18 octobre 2014.
Une frappe aérienne contre une position de l'Etat islamique à Kobani (Syrie), le 18 octobre 2014. (KAI PFAFFENBACH / REUTERS)

Ils sont arrivés par l'Est. Auréolés par leurs victoires en Irak, les combattants du groupe Etat islamique (EI) se sont lancés mi-septembre 2014 à l'assaut de Kobani (Syrie), une ville kurde à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Une première tentative s'est soldée par un échec en juillet, mais cette fois-ci, l'EI est bien décidé à saisir cette ville cruciale pour le contrôle de la frontière. En face, les combattants et combattantes des Unités de protection du peuple (YPG, la branche armée du parti kurde syrien PYD) ne comptent pas les laisser faire. C'est le début d'une âpre bataille, qui s'est achevée lundi 26 janvier par la victoire des Kurdes. 

Francetv info vous fait revivre 134 jours de siège.

15 septembre : l'Etat islamique encercle la ville, les civils fuient en Turquie

Des réfugiés kurdes de Kobani attendent l\'autorisation d\'entrer en Turquie, le 18 septembre 2014 près de la ville de Suruc (Turquie).
Des réfugiés kurdes de Kobani attendent l'autorisation d'entrer en Turquie, le 18 septembre 2014 près de la ville de Suruc (Turquie). (REUTERS)

Ce sont les premières images de la bataille qui nous parviennent. A partir de la mi-septembre, des files de réfugiés kurdes s'étirent le long de la frontière turque. Ils viennent de Kobani et des villages alentours et attendent de passer en Turquie. Le 15 septembre, les militants islamistes ont pris le contrôle de quelque 300 villages de la périphérie de Kobani et encerclent la ville, rapporte le Wall Street Journal (en anglais).

"Une fois encore, nous avons dû tout laisser derrière nous, bétail, maison, voiture", se désole dans les colonnes du Figaro Mohamed, un fermier de 55 ans qui a fui à plusieurs reprises l'avancée de l'EI ces deux dernières années. "Je ne crains pas de mourir, on ne meurt qu'une fois. Mais j'ai peur d'être capturée et violée", explique au quotidien français Halima, 61 ans. Selon le dernier bilan disponible en cette fin janvier, 200 000 Syriens, en majorité kurdes, ont fui les combats.

La police turque disperse des manifestants kurdes à proximité de la frontière avec la Syrie, le 21 septembre 2014 près de Suruc (Turquie).
La police turque disperse des manifestants kurdes à proximité de la frontière avec la Syrie, le 21 septembre 2014 près de Suruc (Turquie). (BURHAN OZBILICI / AP / SIPA)

L'exode est d'autant plus compliqué à vivre que les Kurdes ne sont pas accueillis à bras ouverts par la Turquie. Aux prises avec sa propre rébellion kurde (le PKK), Ankara se méfie de ces réfugiés et empêche ceux qui le souhaitent de retourner à Kobani pour se battre. Des heurts éclatent à la frontière dès le 21 septembre et la police turque fait usage de gaz lacrymogène contre les Kurdes.

24 septembre : premières frappes aériennes de la coalition internationale contre l'EI autour de Kobani

La ville de Kobani (Syrie) après une frappe aérienne contre l\'EI, le 15 octobre 2014.
La ville de Kobani (Syrie) après une frappe aérienne contre l'EI, le 15 octobre 2014. (OMER URER / ANADOLU AGENCY / AFP)

Après quelques jours d'hésitation, la communauté internationale réagit. Le 24 septembre, des avions venus de Turquie - probablement des appareils américains - bombardent des positions de l'Etat islamique à 35 kilomètres de Kobani. Au moins 120 jihadistes meurent dans ces frappes aériennes et attaques aux missiles, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH).

Au total, la coalition a frappé plus de 700 fois à Kobani, rapporte Le Monde. Témoin de l'une de ces frappes le 23 octobre sur une colline contrôlée par l'Etat islamique, un journaliste de l'AFP raconte. "Dans le ciel, on entend constamment le vrombissement des avions de la coalition (...), nous nous disons qu’une frappe est possible à tout moment", écrit Mostafa Abulezz, posté ce jour-là sur le toit d'une maison.

Des militants de l\'Etat islamique ciblés par une frappe aérienne de la coalition menée par les Etats-Unis, le 23 octobre 2014 sur la colline de Tilsehir, près de Kobani.
Des militants de l'Etat islamique ciblés par une frappe aérienne de la coalition menée par les Etats-Unis, le 23 octobre 2014 sur la colline de Tilsehir, près de Kobani. (BULENT KILIC / AFP)

"A peine quinze minutes plus tard, voilà nos prédictions qui se réalisent ! Un chapelet de bombes tombées du ciel s’abat sur la colline qui disparaît sous des nuages de fumée noire, dans un bruit assourdissant", poursuit-il. Les combattants de l'EI ripostent à l'arme lourde, les journalistes se mettent à couvert.

6 octobre : l'EI entre dans Kobani

Des combattants de l\'Etat islamique sur une colline à l\'est de Kobani, le 6 octobre 2014.
Des combattants de l'Etat islamique sur une colline à l'est de Kobani, le 6 octobre 2014. (LEFTERIS PITARAKIS / AP / SIPA)

Malgré les frappes aériennes, l'EI poursuit son avancée sur Kobani en ce début octobre contre des troupes kurdes peu nombreuses et mal armées. Le 6, dans la soirée, les jihadistes tentent une incursion dans l'est de la ville. "La guérilla urbaine a commencé et des combats se déroulent pour la première fois dans des quartiers à l'entrée est de Kobani, Maqtala al-Jadida et Kani Arabane. Les jihadistes et les Kurdes s'affrontent dans les rues, entre les immeubles", explique l'OSDH à l'AFP.

De l'extérieur, cette progression est symbolisée par le drapeau de l'EI planté ce jour-là sur une colline visible depuis la frontière turque. "Cette colline domine complètement Kobani. Les militants y ont installé une pièce d’artillerie. Depuis qu’ils ont planté leur drapeau là, lundi après-midi, ils n’en ont pas bougé", témoigne le photographe de l'AFP Aris Messinis, installé à 500 mètres de la frontière.

Des réfugiés kurdes observent les combats à Kobani depuis la Turquie, le 9 octobre 2014 à Suruc (Turquie).
Des réfugiés kurdes observent les combats à Kobani depuis la Turquie, le 9 octobre 2014 à Suruc (Turquie). (IBRAHIM ERIKAN / ANADOLU AGENCY / AFP)

Comme de nombreux journalistes, il est contraint de documenter le conflit depuis la Turquie. Sous la surveillance de l'armée turque, médias et réfugiés kurdes se pressent à la frontière pour observer les combats. L'affluence est telle que certains endroits attirent les vendeurs ambulants. "Chaque jour, Tewfik fait 200 kilomètres pour venir ici, gratuitement, avec des journalistes. (...) Il achète les pains en ville, à Suruc, à 10 kilomètres d’ici. Les revend sur la colline et dégage tous les jours une marge de quarante livres turques", raconte en novembre un journaliste de Télérama.

31 octobre : des Kurdes d'Irak viennent à la rescousse

Des combattants kurdes irakiens se rendent à Kobani (Syrie), le 31 octobre 2014.
Des combattants kurdes irakiens se rendent à Kobani (Syrie), le 31 octobre 2014. (YANNIS BEHRAKIS / REUTERS)

Surtout, ne pas favoriser les Kurdes. C'est depuis le début de la bataille de Kobani le leitmotiv de la Turquie, qui contrôle étroitement la frontière. Mais, fin octobre, Ankara accepte de laisser passer un détachement de 150 peshmergas venus de la région autonome du Kurdistan irakien. Mieux armés que leurs camarades syriens, ils permettent de contenir l'avancée de l'EI qui contrôle à ce moment-là une large partie de la ville, comme l'explique un journaliste néerlandais sur Twitter.

A plusieurs reprises, l'Etat islamique a tenté de couper l'accès des forces kurdes à la frontière. Mais les jihadistes n'y sont jamais parvenus. A partir de novembre, la dynamique change de camp. Petit à petit, les peshmergas et les combattants des YPG regagnent du terrain dans une ville en ruines. "Plus de rues, des maisons éventrées par les bombes, les traces de vie englouties par les gravats. Et, partout, cette odeur de mort qui colle aux vêtements", écrit dans Le Monde Edith Bouvier, l'une des rares journalistes à être entrés à Kobani pendant les combats. 

Des combattants kurdes des YPG, le 21 décembre 2014 à Kobani (Syrie).
Des combattants kurdes des YPG, le 21 décembre 2014 à Kobani (Syrie). (JONATHAN RAA / NURPHOTO / AFP)

La contre-offensive va durer de longs mois. "Les jihadistes ont la mauvaise habitude de fabriquer des explosifs 'maison' et de les dissimuler dans les voitures ou les maisons avant de fuir. On n’a aucun matériel pour déminer, alors on doit avancer prudemment. Nettoyer mètre après mètre", justifie dans Le Monde un combattant kurde. 

26 janvier : la ville est libérée

Un chat erre dans les rues de Kobani (Syrie), le 28 janvier 2015.
Un chat erre dans les rues de Kobani (Syrie), le 28 janvier 2015. (BULENT KILIC / AFP)

Kobani martyrisée, Kobani détruite, mais Kobani libérée. Lundi 26 janvier, l'état-major des YPG annonce que l'Etat islamique a été chassé de la ville, une information confirmée par l'OSDH. Deux jours plus tard, la presse internationale est autorisée à se rendre sur place pendant quelques heures pour constater la victoire.

DHA / APTN

"Nous les Kurdes, nous sommes forts, nous n'avons peur de personne. Ici, c'est notre pays, ce sont nos maisons", plastronne auprès de l'AFP Ziad, un des combattants kurdes. "Il n'y a plus personne de l'EI ni aucun terroriste ici à Kobani, nous les avons repoussés et nous en sommes très contents", ajoute un de ses frères d'armes, Saleh Youssef Saleg. Selon des observateurs cités par l'agence, l'EI aurait perdu près de 1 200 combattants dans cette bataille. Côté kurde, 600 soldats y auraient laissé la vie.

Des combattants des YPG font le V de la victoire, le 28 janvier 2015 à Kobani (Syrie).
Des combattants des YPG font le V de la victoire, le 28 janvier 2015 à Kobani (Syrie). (LE JOURNAL / SIPA)

Si le calme est revenu dans la ville, l'Etat islamique n'est pas loin. Ses combattants contrôlent toujours plusieurs villages autour de Kobani et le groupe est toujours solidement implanté en Syrie et en Irak. Pour un responsable américain cité par l'agence Reuters, il est encore trop tôt pour dire "mission accomplie".