"Beaucoup reste à faire avant d'aboutir à une éradication de l'Etat islamique", estime un expert après le rapport du Pentagone

Le groupe Etat islamique (EI) est en train de "ressurgir" en Syrie, alors même que les Etats-Unis retirent leurs troupes du pays, affirme le Pentagone dans un rapport.

De la fumée s\'élève des bâtiments après des bombardements aériens, en Syrie, le 5 août 2019.
De la fumée s'élève des bâtiments après des bombardements aériens, en Syrie, le 5 août 2019. (OMAR HAJ KADOUR / AFP)

"Beaucoup reste à faire avant d'aboutir à une éradication de l'Etat islamique", a affirmé mercredi 7 août sur franceinfo Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme, alors que le Pentagone a publié mardi 6 août un rapport sur la résurgence de l'Etat islamique en Syrie.

franceinfo : Nous sommes quelques semaines après la chute du califat du groupe Etat Islamique, qui semblait marquer la fin du groupe jihadiste. Mais ce rapport du Pentagone vient nous rappeler à la réalité. Qui est responsable de cette résurgence très rapide ?

Jean-Charles Brisard : Ce constat sans appel pointe du doigt le retrait américain. J'étais sur place au mois de juillet, j'ai pu voir plusieurs centres de formation des forces démocratiques syriennes qui étaient délaissés. Ils ne sont plus opérationnels. Les Américains ont quitté ces bases, ils ne sont donc plus en mesure d'apporter ces formations. Il y a un manque de moyens humains et matériels qui est cruel chez les Kurdes pour garantir la détention de plusieurs milliers de jihadistes qui sont dans des prisons préfabriquées pour la plupart, où la sécurité est minimale.

Dans les camps, c'est la même chose. On est aussi face à une situation de résurgence dans les villes arabes, notamment Raqqa, qui sont des villes où l'idéologie de l'Etat islamique est encore bien présente. On l'a vu sur place et la meilleure preuve est que les forces démocratiques syriennes ne stationnent pas dans la ville mais à l'extérieur, car elle ne veulent pas provoquer les populations arabes. Il y a de nombreuses cellules dormantes, de nombreux réseaux opérationnels.

Plus de 400 attentats ont eu lieu dans le nord-est syrien depuis la chute de Baghouz au mois de mars. On est en situation de tension très importante, d'instabilité qui peut à tout moment voir la résurgence à grande échelle de l'Etat islamique.

Quelle est la véritable capacité de nuisance de ce qu'il reste aujourd'hui du groupe Etat islamique ?

On sait qu'il y a environ 10 000 combattants qui sont détenus. Le même rapport dit qu'au moins 3 000 combattants étrangers sont encore présents dans la zone syro-irakienne, en plus des combattants locaux. Ça veut dire qu'il y a une véritable capacité.

Il y a encore des zones de repli qui existent, des fiefs qui sont tenus notamment en Irak par l'Etat islamique. C'est dû en partie à l'incapacité des forces locales d'éliminer ces dernières poches et cette résistance. C'est extrêmement compliqué car les insurgés sont implantés dans les villes où ils ont un soutien populaire plus ou moins fort.

Ça les rend plus difficiles à dénicher et à combattre ? Est-ce que la perte par Daech de son califat les a tout de même désorganisés ?

Bien sûr. Les rares opérations qui sont menées par les forces démocratiques syriennes dans les villes arabes pour déloger ou démanteler les cellules n'ont mené qu'à une cinquantaine de succès ces derniers mois. C'est très peu en comparaison du nombre d'attentats qui sont perpétrés sur cette zone. Ils sont en train de recomposer leurs forces à la fois sur zone, en Irak, en Syrie et ailleurs.

De nombreux jihadistes sont parvenus à se relocaliser sur d'autres zones, en Afghanistan, en Libye, au Sinaï, dans le Sahel. Ça veut dire que la capacité opérationnelle de ce groupe est en train de se recomposer. À terme, les capacités de mener des attentats à l'extérieur de leurs frontières seront malheureusement toujours d'actualité.

À qui s'adresse ce rapport ? On connait les divergences entre Donald Trump et son ancien ministre de la Défense qui l'avait averti de cette situation.

Le président américain et d'autres responsables politiques ont eu tort de trop rapidement affirmer la victoire sur l'Etat islamique. C'était loin d'être acquis et ça l'est toujours. Au contraire, l'Etat islamique s'est renforcé localement. Ce rapport est un rapport interne qui intervient très régulièrement de la part du Pentagone pour établir la situation sur place en Syrie et en Irak, mais il montre bien que beaucoup reste à faire avant d'aboutir à une éradication de l'Etat islamique, contrairement à ce qu'affirme le président américain.