La bataille de Mossoul est "épouvantable pour tous les journalistes et tous les fixeurs qui y travaillent"

Le correspondant de Radio France, Omar Ouahmane, au Liban rend hommage à son ami Bakhtiyar Haddad disparu. C'est une "grande perte pour l’information. C’est une énorme perte pour sa famille".

FRANCEINFO

Omar Ouahmane, correspondant de Radio France au Liban et dans la région a réagi, mardi 20 juin, sur franceinfo à la mort de 2 journalistes à Mossoul, au nord de l'Irak, le Français Stephan Villeneuve et son fixeur irakien Bakhtiyar Haddad, qu'il connaissait très bien. Bakhtiyar Haddad "était un ami, un compagnon qui adorait la France", a expliqué Omar Ouahmane qui détaille également les conditions de travail extrêmement difficiles pour les journalistes dans cette région qu'il connaît bien.

franceinfo : Vous connaissiez Bakhtiyar Haddad ?

Omar Ouahmane : Oui. J’ai appris la mort de Bakhtiyar Haddad hier soir (ndlr : lundi 19 juin). C’était plus qu’un fixeur. C’était un ami, c’était un journaliste, un producteur, un compagnon. C’est une grande perte pour l’information. C’est une énorme perte pour sa famille. Il venait régulièrement à Paris. Il se faisait prendre en photo sur le parvis du Trocadéro.

Il adorait la France. Il parlait parfaitement le Français. Il étoffait régulièrement son vocabulaire. Il a travaillé au Consulat de France à Erbil aux côtés de Frédéric Tissot, l’ancien consul, et c’est quelqu’un qui faisait la promotion de la langue française. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si tous les journalistes français l’appelaient régulièrement et son travail donnait satisfaction, puisqu'une fois qu’on travaillait avec Bakhtiyar, on le rappelait.

Vous étiez il y a quelques jours à Mossoul. Les mines qui sont à l'origine de la mort des 2 journalistes, Stephan Villeneuve et Bakhtiyar Haddad ont-elles été posées par les jihadistes de Daech ?

Oui, certainement. Daech a conquis Mossoul en juin 2014, donc il y a 3 ans exactement. Ils ont eu le temps de planter des mines. Même si l’essentiel de Mossoul a été libérée, il ne reste plus que la vieille ville, une petite enclave, un petit réduit, ces quartiers libérés sont composés de cellules dormantes. Daech a de très nombreux partisans qui agissent dans l’ombre et qui peuvent et ont sûrement planté des mines alors même que ces quartiers avaient été libérés.

Comment faites-vous pour travailler dans ces conditions ?

Le paradoxe, c’est qu’actuellement je suis en Syrie, et j’étais à Raqqa il y a 48 heures. Il est très compliqué de travailler là-bas, dans la mesure où nous sommes littéralement encadrés, surveillés par les forces démocratiques syriennes. Officiellement, c’est pour notre sécurité, mais on ne voit pas grand-chose. On entend et on recueille des informations à travers les civils qui fuient cette ville de Raqqa, mais il est très difficile d’accéder à la ligne de front, contrairement à Mossoul. Pour aller à Mossoul, il suffit de prendre un avion, d’atterrir à Erbil, de sortir de l’aéroport sans visa et de se rendre à Mossoul, de franchir les check-points, sans véritablement de laisser-passer. Cela permet à des dizaines et même des centaines de journalistes de couvrir cette bataille. On sait tout de ce qui se passe à Mossoul, parce que l’accès est facile. C’est une ville en ruines, notamment la partie ouest qui ressemble à un champ de désolation. Les maisons sont aplaties, les routes sont défoncées. Il faut ruser, connaître très très bien la zone pour accéder à la zone de front. Il faut de très longs détours, cela prend des heures. Et Bakhtiar Haddad, le fixeur, que je connaissais très bien francophone, amoureux de la langue française, connaissait très bien cette zone. Cette mine a été plantée je ne sais quand. C’est la preuve que cette bataille de Mossoul est épouvantable pour tous les journalistes et tous les fixeurs qui travaillent au quotidien dans cette ville.

Les forces spéciales irakiennes tentent de reprendre le contrôle de la ville, rue, par rue, à quoi ressemble cette guerre ?

Cette ville est contrôlée par les forces irakiennes à quasiment 95%. Il ne reste plus grand-chose. Cette vieille ville, c’est un dédale de petites ruelles, donc inaccessible pour les blindés et les chars irakiens. Les combats vont se dérouler dans les ruelles. Ce sont des combats très meurtriers. Il faut aussi penser à tous ces civils, près de 100 000 civils sont pris au piège dans cette vieille ville de Mossoul. Le plus dur reste à faire pour les forces irakiennes de sécurité qui ne peuvent pas proclamer la victoire totale dans la mesure où à l’intérieur de cette vieille ville, il y a encore des centaines de jihadistes avec leur famille, dont de très nombreux Français qui savent qu’ils vont mourir à l’intérieur de cette vieille ville. Il n’y a aucune issue pour ces jihadistes. Ils vont se battre jusqu’à la mort.

Mossoul, le 10 janvier 2017.
Mossoul, le 10 janvier 2017. (DIMITAR DILKOFF / AFP)