Attaque du Hamas contre Israël : comment expliquer la faillite du renseignement israélien et des forces de sécurité ?

Les services de sécurité israéliens ont été dépassés par le timing, l'envergure et le mode opératoire de l'attaque du mouvement islamiste palestinien, samedi. Une passivité qui pourrait en partie être due à la crise politico-institutionnelle que traverse le pays dirigé par Benyamin Nétanyahou.
Article rédigé par Paolo Philippe
France Télévisions
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Des forces israéliennes à Sdérot (Israël), une ville toute proche de la bande de Gaza où des combats ont eu lieu avec la branche armée du Hamas, le 8 octobre 2023. (MOSTAFA ALKHAROUF / ANADOLU AGENCY / AFP)

Jusqu'à 5 000 roquettes tirées depuis la bande de Gaza, des centaines de commandos franchissant la frontière entre l'enclave palestinienne et Israël, des villages israéliens occupés et des civils pris en otage par dizaines... L'offensive-éclair des brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, a surpris tout un pays, samedi 7 octobre, et apparaît d'ores ét déjà comme l'un des ratés sécuritaires les plus retentissants de l'histoire d'Israël.

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Au cœur d'une journée de chaos, la responsabilité des autorités israéliennes a rapidement été pointée du doigt par les observateurs et la presse du pays. "Israël a été humilié et vaincu aujourd'hui. Même si la bande de Gaza était détruite (...), cela ne compensera[it] pas l'échec sécuritaire le plus grave depuis la guerre du Kippour", écrit l'éditorialiste Yossi Verter, chroniqueur au journal de gauche Haaretz.

Israël surpris par le timing et l'envergure de l'attaque

Les autorités israéliennes ont été surprises par l'attaque du Hamas, intervenue au petit matin, un jour de shabbat. Une incursion hautement symbolique, cinquante ans et un jour après le début de la guerre du Kippour, en 1973. "D'habitude, c'est Israël qui dicte le tempo, là c'est le Hamas qui a choisi le lieu, l'heure et le modus operandi", analyse auprès de franceinfo David Khalfa, codirecteur de l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la fondation Jean-Jaurès. "Ce pays est pourtant en état de guerre et d'alerte permanent depuis sa création, et le renseignement est son ajout majeur", rappelle-t-il.

Au-delà du timing, dans un effet de surprise que les autorités israéliennes n'avaient pas anticipé selon les observateurs, l'attaque des terroristes du mouvement islamiste palestinien a été massive. "C'est le niveau de préparation qui a surpris [les autorités]. L'état de stupeur en Israël répond à l'ampleur et à la sophistication des commandos du Hamas", analyse auprès de franceinfo David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste du Moyen-Orient.

Amélie Ferey, chercheuse au centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (Ifri), souligne la difficulté pour les autorités israéliennes "d'imaginer quelque chose qui ne s'est jamais produit" sur son sol, d'autant qu'une trêve était en vigueur depuis plusieurs mois entre le Hamas et Israël.

"Le Hamas avait joué l'apaisement et Israël voyait dans le mouvement une menace par ses tirs de roquettes. Mais elle avait l'idée que son territoire était inviolable."

Amélie Ferey, chercheuse au centre des études de sécurité de l'Ifri

à franceinfo

"Je n'ai jamais vu la frontière être franchie de cette manière. Généralement, même si une personne de Gaza s'approche de la frontière, elle est interceptée et neutralisée avant même de faire quelque chose", constate auprès de NBC News David M. Friedman, ambassadeur des Etats-Unis en Israël sous la présidence Trump, de 2017 à 2021. L'attaque a "complètement mis à mal la conception opérationnelle défensive à la frontière de la bande de Gaza", explique le journal israélien Haaretz, rappelant que l'Etat hébreu investit "des milliards de shekels [la monnaie nationale de l'Etat d'Israël] à des fins de surveillance" autour de l'enclave palestinienne, dont la frontière est gardée par des militaires et des moyens technologiques de pointe.

La sécurisation de la frontière négligée par Israël ?

Les images de commandos palestiniens franchissant la frontière à moto, armes à la main, ont fait le tour des réseaux sociaux et des médias du monde entier, posant la question de la sécurisation de la frontière terrestre. Plusieurs observateurs ont expliqué qu'une partie de l'unité appelée "division de Gaza", habituellement postée à la frontière, avait été envoyée à l'autre bout du pays, en Cisjordanie occupée, confrontée à une recrudescence de violences entre Israéliens et Palestiniens.

Samedi, "les trois quarts des troupes israéliennes se trouvaient en Cisjordanie occupée du fait de la recrudescence des attaques palestiniennes depuis plus d’un an", notent ainsi Marius Schattner, essayiste, et Frédérique Schillo, historienne, dans une tribune publiée dans Le Monde. Une thèse confirmée par le journaliste Ben Caspit, qui a évoqué ce déploiement de troupes en Cisjordanie. "Il y a une multiplication des fronts [en Israël] et le Hamas ne semblait pas faire l'objet d'une attention prioritaire", avance la chercheuse Amélie Ferey.

La responsabilité de l'état-major israélien et des services de renseignement est explicitement évoquée. Dans leur tribune, Marius Schattner et Frédérique Schillo constatent que les services de renseignement et Tsahal [l'armée de défense d'Israël] n'ont pas été capables "d'analyser les signaux faibles ni de prévoir l'attaque qui se profilait sous le voile de manœuvres militaires".

Israël n'a semble-t-il pas pu davantage compter sur la capacité de renseignement des Etats-Unis, son allié historique, pour prévenir cette attaque. Selon un haut responsable militaire américain cité par CNN, Washington n'avait pas fait part à Israël de menaces particulières. Or, soulignent d'autres responsables américains, les Etats-Unis auraient immédiatement prévenu leur allié s'ils avaient eu connaissance d'une attaque à venir.

La réforme de la justice de Nétanyahou pointée du doigt

Alors que Benyamin Nétanyahou a dit vouloir utiliser "toute la puissance" de l'armée pour venger "une journée noire", de nombreux observateurs ont rappelé que la politique du Premier ministre israélien n'était peut-être pas étrangère à cette faillite sécuritaire. Le leader du Likoud est à la tête d'un pays plongé dans une crise politico-institutionnelle inédite. La réforme controversée de la justice a provoqué des manifestations hebdomadaires et poussé des réservistes de l'armée à se mettre en grève.

Pour la chercheuse Amélie Ferey, cette vulnérabilité a pu être vue par le Hamas comme l'image d'une "société divisée", dont il aurait pu profiter. "Pendant des mois, les responsables militaires ont averti que les efforts déployés par le gouvernement d'extrême droite de Nétanyahou pour affaiblir le système judiciaire étaient en train de mettre à mal la capacité d'Israël à se défendre", souligne le Washington Post.

En attendant d'analyser ses défaillances militaires, lsraël a déjà lancé la riposte et rappelé les réservistes. Benyamin Nétanyahou a d'ores et déjà annoncé que les Israéliens étaient "embarqués dans une guerre longue et difficile""Le réflexe immédiat, c'est le ralliement derrière le drapeau", explique David Khalfa. Le temps des règlements de comptes attendra, mais pour combien de temps ?

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