Afghanistan : qui s'oppose encore aux talibans dans le pays ?

Malgré une conquête éclair, les combattants islamistes font toujours face à des poches de résistance militaire, mais aussi politique et citoyenne. Décryptage. 

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Un taliban devant un salon de beauté dont les visages de femmes en vitrine ont été occultés, à Kaboul (Afghanistan), le 18 août 2021. (WAKIL KOHSAR / AFP)

Ils ne veulent pas se résoudre à une victoire des talibans. Depuis la fuite du gouvernement et l'entrée dans Kaboul des combattants du mouvement islamiste fondamentaliste, dimanche 15 août, plusieurs mouvements de contestation s'activent en Afghanistan. Dans l'est, la vallée du Panchir résiste encore. Les grandes villes du pays ont aussi vu défiler des opposants de tous horizons, y compris des femmes, qui manifestent au péril de leur vie. 

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La vallée du Panchir, dernier bastion rebelle

C'est à moins de 300 kilomètres au nord-est de Kaboul, la capitale afghane tombée sans difficulté aux mains des talibans, que se situe la dernière poche de résistance militaire du pays. La vallée du Panchir, difficile d'accès, n'est jamais tombée aux mains des talibans pendant la guerre civile des années 1990, ni une décennie plus tôt durant l'occupation du pays par les Soviétiques.

C'est dans cette région montagneuse que sont retranchées deux grandes figures de l'opposition aux talibans : l'ex-vice-président afghan, Amrullah Saleh, ainsi qu'Ahmad Massoud, le fils du célèbre commandant Massoud, leader de la résistance contre les Soviétiques puis contre les talibans, assassiné par Al-Qaïda dans un attentat deux jours avant les attaques terroristes du 11 septembre 2001.

Lundi, des images circulant sur les réseaux sociaux montraient Amrullah Saleh aux côtés d'Ahmad Massoud, semblant poser la première pierre d'un mouvement de résistance.

La "vallée des cinq lions", fief historique du clan Massoud, accueille désormais les partisans d'une alternative politique aux talibans. Dans un message publié sur son compte Twitter, mardi 17 août, Amrullah Saleh s'est d'ailleurs autoproclamé président par intérim, précisant qu'il cherchait à joindre "tous les dirigeants" du pays pour s'assurer de leur soutien. "A la différence des Etats-Unis et de l'Otan, nous n'avons pas perdu nos esprits et nous voyons venir de grandes opportunités", a-t-il déclaré dans un autre message publié le même jour.

Ahmad Massoud, l'autre visage de cette coalition, a lui aussi appelé à la résistance nationale dans une tribune publiée lundi 16 août par la revue française La Règle du jeu. "Mes compagnons d'armes et moi allons donner notre sang", a-t-il notamment déclaré, appelant "tous les Afghans libres qui refusent la servitude" à le rejoindre dans le Panshir, "dernière région libre" du pays, selon ses mots. Dans une autre tribune publiée mercredi par le Washington Post (article en anglais), Ahmad Massoud a réclamé un soutien américain en armes et en munitions.

Pour le chercheur Gilles Dorronsoro, spécialiste de l'Afghanistan, cette résistance est "essentiellement verbale" et ne menace pas particulièrement les talibans. "Si on parle de résistance armée, celle-ci paraît à peu près impossible dans le Panchir, car le nord de l'Afghanistan, les provinces qui connectent le Panchir au Tadjikistan, sont occupés par les talibans locaux, qui connaissent le terrain", a détaillé le professeur de sciences politiques à l'université Paris 1 durant notre chat avec les lectrices et lecteurs de franceinfo.

Des manifestations de femmes en pleine rue

Inquiètes pour leurs droits, des Afghanes ont battu le pavé à Kaboul, mardi 17 août, tenant bon face à des talibans pour le moins circonspects. "Il y a aussi des femmes en Afghanistan", pouvait-on notamment lire, écrit en anglais, sur l'une des pancartes brandies par les manifestantes. Plusieurs actions sporadiques ont eu lieu dans la capitale, d'après un correspondant de la chaîne Al Jazeera, qui a pu filmer l'une d'entre elles. 

Les Afghanes risquent gros face aux nouveaux maîtres du pays. Lors de leur précédent règne, entre 1996 et 2001, les talibans avaient en effet imposé des règles extrêmement strictes, celles de la charia, la loi islamique. Ecole interdite pour les filles, sortie prohibée sans gardien masculin, impossibilité de travailler... Les droits des femmes avaient été réduits à une peau de chagrin sous le joug des fondamentalistes. Sans parler des châtiments corporels pratiqués, comme les coups de fouet ou la lapidation à mort pour les femmes en cas d'adultère. Or vingt ans plus tard, la situation semble être exactement la même pour les femmes dans les zones soumises aux talibans, comme le montre le documentaire Afghanistan, vivre en pays taliban, diffusé récemment sur Arte.

A peine Kaboul conquise, les talibans ont pourtant promis que les femmes pourraient "travailler, étudier et (...) être activement impliquées dans la vie quotidienne". Mais le porte-parole du groupe armé a précisé que ces droits seront conditionnés aux "principes de l'islam" qu'il défend. Des déclarations contradictoires qui sont très loin de rassurer les femmes journalistes, fonctionnaires ou responsables politiques du pays, nombreuses à craindre pour leur vie.

"J'attends qu'ils viennent (...), ils cherchent les gens comme moi et ils vont me tuer", a confié Zarifa Ghafari, maire de Maidan Shar, au site britannique iNews (article en anglais). A 27 ans, celle qui est devenue la plus jeune maire du pays en 2018 vit retranchée chez elle depuis près d'un mois. "Je ne peux pas laisser ma famille. Et où irais-je, de toute façon ?" a-t-elle déclaré dans un témoignage aussi court que glaçant.

Le drapeau afghan, symbole de résistance, brandi

Bravant l'interdit, de nombreux Afghans ont agité le drapeau national dans les grandes villes en signe de contestation. Un emblème noir, rouge et vert que les talibans cherchent à remplacer par leur propre bannière, n'hésitant pas à employer la force. Trois personnes ont été tuées par des combattants islamistes mercredi à Jalalabad, dans l'est du pays, alors qu'une foule compacte tentait de planter le drapeau national sur une place de la ville, a rapporté l'agence Reuters.

Les tensions autour de ce drapeau ont été exacerbées, jeudi 19 août, jour de la fête nationale afghane, alors que des scooters, des voitures et des piétons arborant l'étendard national ont été aperçus à travers le pays. A Kaboul, des manifestants ont notamment réussi à hisser sans heurts leur drapeau tricolore sur une place. Mais dans d'autres villes, comme à Asadabad, des actions similaires ont été réprimées dans le sang, rapporte le Guardian (lien en anglais)

Mais ces manifestations, aussi courageuses qu'elles soient, n'auront que peu d'effets, estime le chercheur Gilles Dorronsoro. "Il est très peu probable qu'on puisse renverser les talibans avec des manifestations urbaines, qui ne regroupent que quelques centaines de personnes", juge l'expert. Le spécialiste met aussi en garde les pays qui seraient tentés de soutenir ces opposants : "Il faut rester prudent, car cela aurait pour effet de discréditer ces manifestations, qui apparaîtraient comme des manipulations de l'extérieur". Pas question de fermer les yeux pour autant, relève le chercheur : "Sans encourager les manifestants, les pays occidentaux peuvent du moins prendre acte de ces manifestations et réagir sur leur répression." 

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