Neuf choses à savoir sur Akira Toriyama, le créateur adulé de "Dragon Ball"

Alors que le film "Dragon Ball Super : Broly" sort dans les salles françaises mercredi 13 mars, coup de projecteur sur le mystérieux créateur de la saga la plus célèbre de la bande dessinée japonaise.

Extrait de \"Dragon Ball Super : Broly\", le dernier film scénarisé par Akira Toriyama qui sort dans les salles françaises le 13 mars 2019.
Extrait de "Dragon Ball Super : Broly", le dernier film scénarisé par Akira Toriyama qui sort dans les salles françaises le 13 mars 2019. (BIRD STUDIO / SHUEISHA ©2018 DRAGON BALL SUPER The Movie Production Committee)

Même si vous n'avez jamais lu un manga, vous avez sûrement déjà entendu parler de Dragon Ball. Cette bande dessinée japonaise, popularisée en France à la fin des années 1980 grâce à la diffusion de son animé dans le Club Dorothée (avant d'être commercialisée par les éditions Glénat en 1993), est devenue rapidement un phénomène culturel. Décliné en films d'animation, en jeux vidéo et quantité de produits dérivés, Dragon Ball est toujours le deuxième manga le plus vendu au monde (avec environ 250 millions d'exemplaires écoulés) derrière One Piece.

Un succès monstre que l'on attribue à un homme, Akira Toriyama, dont on sait malgré tout peu de choses. William Audureau, journaliste au Monde bercé à Dragon Ball, a voulu en savoir plus sur ce mangaka aussi adulé que méconnu. Dans Akira Toriyama & Dragon Ball - L'homme derrière le manga, un ouvrage à paraître le 22 mars aux éditions Pix'n Love, il dépeint le portrait d'un homme réservé et entêté, que rien ne prédisposait à un tel succès. Voici ce que l'on y apprend sur le créateur de la plus célèbre des bandes dessinées japonaises.

1Il n'a jamais vraiment aimé "Dragon Ball"

Cela peut paraître étrange, mais alors que Dragon Ball est intimement lié à Akira Toriyama, l'auteur a toujours tenu à garder une certaine distance avec son œuvre. Sans la renier, il déclare "aimer Dragon Ball, même si ce n'est définitivement pas mon genre de manga favori". "Je préfère les trucs simples et idiots", précise-t-il.

Peut-être parce que Dragon Ball n'est pas son premier grand succès au Japon. C'est sa série précédente, Dr. Slump, totalement loufoque et régressive, qui l'a rendu riche et célèbre dans son pays – en 1981, trois ans avant de débuter Dragon Ball, il se classait déjà au 35e rang des plus grosses fortunes du Japon. Mais c'est plus sûrement parce que l'idée de Dragon Ball ne vient pas de lui mais de son tantô (son éditeur), Kazuhiko Torishima, qui "l'a contraint à dessiner Dragon Ball", selon ses propres mots.

Dès le tout début, j'ai dessiné 'Dragon Ball' contre mon gré.Akira Toriyama

En 1984, Akira Toriyama, qui voulait "dessiner des machines, des véhicules, des robots, tous ces bijoux d'ingénierie qui le fascinent, davantage que des corps athlétiques", se voit commander une série "orientée vers les combats""Donc je passais mon temps à construire des modèles miniaturisés [sa passion] jusqu'à ce que le bouclage se rapproche", se souvient-il. Pour William Audureau, Dragon Ball est né "tiraillé entre deux interprétations très différentes de ce que doit être le successeur de Dr. Slump : un manga d'arts martiaux, le souhait de son éditeur, ou d'aventure, ce qui motive davantage son disciple".

Il faut attendre 2016 pour que Toriyama déclare, alors âgé de 61 ans : "Dragon Ball est devenue une série que j'aime trop pour m'en séparer." Une confidence tardive qui explique sûrement pourquoi l'homme a accepté de scénariser le film Dragon Ball Super : Broly, qui sort enfin sur les écrans français le 13 mars après avoir été plébiscité en Asie.

2Il est agoraphobe et vit reclus

A quoi ressemble Akira Toriyama aujourd'hui ? Difficile de la savoir tant l'auteur, désormais âgé de 63 ans, s'attache à préserver son anonymat depuis ses débuts de mangaka. Pourtant soumis à un rythme hebdomadaire effréné (durant la publication de Dragon Ball, il devait produire chaque semaine une trentaine de pages), il a toujours refusé de s'installer à Tokyo pour se rapprocher de la rédaction de Weekly Shônen Jump (le magazine qui prépublie ses histoires), préférant vivre à 300 km de là, dans la préfecture d'Aichi où il est né.

Une des dernières photos connues d\'Akira Toriyama, prise lors de sa venue à New York (Etats-Unis) à l\'occasion d\'une soirée de lancement Shônen Jump, le 6 décembre 2002.
Une des dernières photos connues d'Akira Toriyama, prise lors de sa venue à New York (Etats-Unis) à l'occasion d'une soirée de lancement Shônen Jump, le 6 décembre 2002. (Kami Sama Explorer Museum)

Souffrant d'agoraphobie, "Toriyama assume rechercher une vie d'ermite", écrit William Audureau. "Quand j'y réfléchis, je n'aime pas vraiment les gens, et sociabiliser est vraiment atroce, déclare Toriyama. En dehors de ma famille, de mes amis, et de ceux qui sont liés à mon travail, je ne pense pas avoir envie de voir qui que ce soit." Il refuse d'apparaître à la télévision et n'accepte que quelques rares interviews avec la presse écrite et d'être pris en photo. Il n'a d'ailleurs pas souhaité s'exprimer dans le livre de William Audureau qui lui est consacré. Lorsqu'il se met en scène dans ses mangas (comme cela arrive souvent), il se dessine "le plus souvent couvert d'un masque à gaz, parfois de chirurgie, voire représenté avec une tête d'oiseau éberlué".

Un des nombreux avatars d\'Akira Toriyama.
Un des nombreux avatars d'Akira Toriyama. (AKIRA TORIYAMA)

3Il a commencé à dessiner grâce aux "101 Dalmatiens"

Amoureux des bêtes, Akira Toriyama découvre Les 101 Dalmatiens à six ans et demi le long-métrage de Walt Disney. "Stupéfait par les dessins", il se met en tête de les reproduire et passe des heures "courbé au-dessus de la table basse familiale pour croquer à son tour ces fascinants chiens sous tous les angles possibles". C'est même un de ces croquis qui lui permet de remporter un concours local de dessin. "Peut-être que ce que je suis devenu vient de là", s'amuse Toriyama lors d'une interview des années plus tard.

4Il est passionné de cinéma et de modélisme

C'est à l'adolescence que le jeune Toriyama devient un fou de cinéma. "Il aime alors regarder de tout, ou presque, avec un faible pour les œuvres légères, spectaculaires et fantastiques", raconte William Audureau. Ce qu'il préfère ? "Ce qui est simple à regarder et distrayant" comme les films de Jackie Chan, et notamment Le Maître chinois"qu'il a vu des dizaines de fois".

A l'époque, il s'essaie même à la réalisation et tourne avec un ami son propre film de kung-fu amateur. Il ne le sait pas encore, mais c'est cette passion qui l'amènera des années plus tard à concevoir Dragon Ball. Car c'est lorsque son éditeur apprendra son intérêt pour le genre qu'il s'empressera de lui suggérer de s'en inspirer pour son prochain manga.

Mais c'est une autre passion, encore plus dévorante, qui va bientôt occuper tout le temps libre de Toriyama. A 19 ans, alors qu'il entre dans la vie active en se faisant embaucher dans une agence de publicité régionale, il se met au modélisme. Rapidement, il occupe toutes ses nuits à monter des maquettes, surtout des "engins de la Seconde Guerre mondiale", "une échappatoire à des tâches inintéressantes" et à "un monde de conventions qui l'étouffe", analyse William Audureau. Epuisé par ces heures passées à monter ses modèles réduits, il finit par ne plus pouvoir assurer son travail et choisit de démissionner.

5Il est persuadé de n'avoir aucun talent

Malgré le succès et la gloire, Akira Toriyama n'est pas tendre avec lui-même. Parmi les qualificatifs dont il use pour se définir, c'est "paresseux" qui revient le plus souvent. Il se voit également comme un homme "assidu, foireux, gentil, froid, gai, déprimant, imperturbable, coléreux, timide, pervers, taiseux, braillard, tordu à un point que lui-même n'arrive pas à imaginer". Pas étonnant lorsque l'on sait que ses parents – chez qui il habite encore à 22 ans après avoir quitté son premier emploi – étaient tellement embarrassés par sa nonchalance et son statut de chômeur qu'ils lui intimaient de ne pas sortir pour ne pas leur faire "honte".

La couverture du premier tome de \"Dragon Ball\" publié en France aux éditions Glénat en février 1993. 
La couverture du premier tome de "Dragon Ball" publié en France aux éditions Glénat en février 1993.  (AKIRA TORIYAMA / GLENAT)

6Il s'est mis au manga pour acheter des cigarettes

Sans emploi, domicilié chez ses parents, Akira Toriyama se retrouve rapidement sans ressource. "Je passais mon temps à lire des mangas dans les izakaya [un genre de bistrot japonais] sans avoir d'objectif dans la vie. Et puis finalement, je me suis retrouvé à court d'argent pour acheter des cigarettes. C'est alors que j'ai vu écrit : 'Premier prix : 500 000 yens' [environ 4 000 euros] dans la page des récompenses aux nouveaux artistes de Shōnen Magazine [les magazines de prépublication de mangas organisent régulièrement des concours pour recruter des nouveaux talents]. J'étais assez confiant sur mes capacités en dessin (...), donc je me suis dit : 'OK, je vais faire un manga !' J'avais besoin de mes cigarettes coûte que coûte."

7Il a galéré avant d'être enfin publié

Evidemment, les choses n'ont pas été aussi simples pour l'apprenti mangaka. Après avoir raté un premier concours, il s'entête et finit par être repéré en 1978 par Kazuhiko Torishima, un éditeur de Weekly Shônen Jump. Ce qui lui a permis de se démarquer ? Dans son projet de manga, il utilise l'alphabet latin (au lieu des kana japonais) pour représenter les onomatopées, un effet de style que l'éditeur n'a jamais vu auparavant. Alors à la recherche d'un jeune dessinateur qui sort du moule, Torishima est séduit par cette petite touche originale et décide alors de l'embaucher.

Pendant dix-huit mois, Toriyama soumet sans relâche à son éditeur des projets de manga, sans toutefois parvenir à le séduire. Selon les entretiens accordés par le futur mangaka, il parle "de cinq cents, voire de mille" pages envoyées. Dans le courant de l'année 1979, il arrive enfin à placer dans Weekly Shônen Jump et sa version mensuelle quelques histoires, bourrées de références à la pop culture japonaise et hollywoodienne qui deviendront sa signature. Et ce n'est que le 4 février 1980 que seront publiés les deux premiers chapitres de Dr. Slump. Les lecteurs plébiscitent immédiatement cette nouvelle série qui met en orbite la carrière du dessinateur.

La série \"Dr Slump\" en couverture d\'un numéro de \"Weekly Shônen Jump\" en 1980.
La série "Dr Slump" en couverture d'un numéro de "Weekly Shônen Jump" en 1980. (WEEKLY SHONEN JUMP)

8Il a tendance à beaucoup procrastiner

Contraint de fournir chaque semaine une trentaine de planches, Akira Toriyama a pourtant quasiment toujours attendu la dernière minute pour se mettre au boulot. Et sa routine de travail n'a quasiment jamais changé au fil des années. "Chaque semaine, à deux jours de la date-butoir, il est pris d'un accès frénétique de travail, raconte William Audureau. Il s'enferme dans son atelier, et face à la télé allumée, dessine de manière quasiment ininterrompue jusqu'à ce que son chapitre soit prêt. Il a toujours fonctionné ainsi." Sur les 48 dernières heures qui précèdent le rendu hebdomadaire de ses planches, il dort alors en moyenne une heure seulement. Un rythme impressionnant mais qui n'est pas si rare chez les mangakas qui publient une série à succès toutes les semaines.

9Il est lié à vie avec sa maison d'édition

Ce qui est en revanche plus étonnant, c'est qu'il est l'un des très rares auteurs à qui Shueisha, la plus célèbre et la plus puissante maison d'édition au Japon, mais aussi la plus formatée et la plus intransigeante, a fait signer un contrat d'exclusivité à vie. Un engagement très contraignant mais dont Toriyama ne se plaint pas. "Si je suis avec Shueisha, c'est aussi lié au fait que la manière de faire des autres éditeurs ne me va pas. Les productions où un groupe d'experts décide de l'histoire en avance puis se demande qui la dessinera, ce n'est absolument pas pour moi…", précise-t-il, même si, comme le relève William Audureau, "il a plusieurs fois dû modifier son scénario à la demande de son superviseur".

Qu'importe. Désormais âgé de 63 ans, Akira Toriyama n'est plus qu'un des  copropriétaires de la licence Dragon Ball "à qui l'on accorde une importance symbolique sans pareil et un pouvoir de décision réel parfois très limité". Mais depuis la ville de Kiyosu où il a passé la quasi-totalité de sa vie et où il vit toujours, cela ne semble pas le gêner outre mesure.