Italie : on vous explique pourquoi l'accord entre la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles fait si peur à l'Union européenne

Le contrat de gouvernement établi entre le Mouvement 5 Etoiles, parti "antisystème" arrivé en tête aux législatives, et la Ligue, formation d'extrême droite, tourne résolument le dos à l'austérité et aux "diktats" de Bruxelles.

Luigi Di Maio, leader du Mouvement 5 étoiles, quitte le Parlement italien après une journée de rencontres pour former un nouveau gouvernement, le 10 mai 2018, à Rome.
Luigi Di Maio, leader du Mouvement 5 étoiles, quitte le Parlement italien après une journée de rencontres pour former un nouveau gouvernement, le 10 mai 2018, à Rome. (ANDREA RONCHINI / NURPHOTO / FP)

"Si le nouveau gouvernement prenait le risque de ne pas respecter ses engagements sur la dette, le déficit, mais aussi l'assainissement des banques, c'est toute la stabilité financière de la zone euro qui serait menacée." Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a résumé, dimanche 20 mai lors de l'émission "Le Grand Rendez-vous", l'état d'esprit des dirigeants européens face à la coalition annoncée en Italie entre le Mouvement 5 Etoiles (M5S), un parti "antisystème", et la Ligue, une formation d'extrême droite.

Car après une fausse alerte le 14 mai, le contrat de gouvernement élaboré entre les deux partis europhobes est bien arrivé. Moins frontal que la version révélée en début de semaine par le Huffpost italien, cet accord comporte pourtant des mesures susceptibles d'effrayer l'Union européenne. 

Que dit ce contrat de gouvernement ?

Ce texte présente le programme commun aux deux partis qui composent cette coalition : le Mouvement 5 Etoiles et la Ligue (anciennement connue sous le nom de Ligue du Nord). Censé synthétiser les idées des deux formations, il est actuellement présenté aux militants sur internet et sur des stands un peu partout dans le pays. Lundi 21 mai, il sera soumis au président italien, Sergio Mattarella.

Contrairement à la première version, il ne fait plus mention d'une sortie de l'euro ou d'une réduction de la dette italienne. Les principaux points abordés sont la décision de refuser l'austérité, une simplification fiscale via une "flat tax", un revenu de citoyenneté (à hauteur de 780 euros par mois), la baisse de l'âge de la retraite, la lutte contre la corruption ou encore la volonté d'ouvrir des partenariats avec la Russie.

Quelles mesures inquiètent particulièrement l'UE ?

Les rapports avec la Russie. Le M5S et la Ligue ont mis en avant leur volonté de nouer des partenariats avec la Russie. "Ils ont commencé par réaffirmer la position de l'Italie dans l'Otan et la position des Etats-Unis comme partenaire priviligié du pays", explique la spécialiste de l'Italie Ludmila Acone à franceinfo. Mais cette annonce a également permis de prévoir "une ouverture vers la Russie qui ne doit pas être perçue comme une menace", d'après le contrat. Pour Sylvain Kahn, historien de la construction européenne et professeur à Sciences Po, cette annonce, comme beaucoup d'autres, "prend le contre-pied de ce qui fait consensus au sein de l'Union européenne".

Le renvoi de migrants. Environ 600 000 expulsions ont été annoncées par la coalition. "On peut être certain que la Ligue sera intraitable à ce sujet", assure Sylvain Kahn. L'Italie prend donc un virage très à droite sur la question migratoire. D'autre part, d'après le chercheur, le règlement de Dublin – qui organise le transfert des demandeurs d'asile vers le premier pays européen qu'ils ont traversé – "est le maillon faible de l'Europe". "On ne peut pas exclure qu'il y ait un grand marchandage, qui se fera sur le dos des migrants".

La "flat tax" et le revenu de citoyenneté. L'instauration de la "flat tax" réduit le nombre de tranches à deux taux de 15% et 20%, que ce soit pour les ménages ou les entreprises. Le revenu de citoyenneté, lui, s'élève à 780 euros et s'adresse aux personnes en situation de précarité. En soi, les acteurs de l'Union européenne ne redoutent pas ces deux mesures. Ce qui inquiète, c'est plutôt l'impact qu'elles pourraient avoir sur la dette du pays, qui s'élève à 2 300 milliards d'euros. "Ça ne va pas du tout dans le sens de l'Union européenne", résume Ludmila Acone.

Au total, ces mesures pourraient coûter au moins 100 milliards d'euros, selon plusieurs experts cités par l'AFP, sans que l'on sache vraiment comment leur financement pourra être assuré. Or la coalition a déjà précisé qu'elle ne ferait pas peser son action sur les impôts.

D'une façon générale, ce contrat de gouvernement tourne résolument le dos à l'austérité et parie sur une politique de croissance pour réduire la dette publique italienne. La "flat tax", si elle est mise en œuvre, pourrait creuser le déficit de l'Etat. "L'écart entre le taux auquel l'Italie peut emprunter et les taux accordés à la France ou à l'Allemagne est déjà en train de s'accentuer, analyse Sylvain Kahn. Si on s'approche d'une situation à la grecque, on ne peut pas être certain de la capacité de l'Union européenne à soutenir l'Italie, qui est la troisième économie européenne." De fil en aiguille, les mesures italiennes pourraient donc aboutir à l'éclatement de la zone euro.

D'autre mesures peuvent-elles encore apparaître ?

Le scénario de "l'Italexit" était écrit noir sur blanc dans la première version de l'accord. Plus de trace d'une sortie de l'Europe dans le contrat de gouvernement final. Pourtant, les chercheurs interrogés par franceinfo n'excluent pas cette possibilité. "Le Mouvement 5 Etoiles s'est construit en affirmant que l'Union européenne ne défend pas l'intérêt de l'Italie", rappelle Ludmila Acone.

"Pas de tabou, pas de totem", synthétise Sylvain Kahn. Pour lui, la plus grande inquiétude que peuvent avoir les Européens provient de "la zone d'imprévisibilité ouverte par l'arrivée de la coalition au pouvoir". "Ils agissent hors des cadres traditionnels", abonde Ludmila Acone. Au-delà de la trentaine de mesures énoncées par le contrat de gouvernement, l'Union européenne peut donc s'attendre à d'autres décisions dans le futur. Parmi elles, il n'est pas impossible de retrouver des mesures qui avaient disparu entre le premier et le second accord.

D'autre part, souligne Sylvain Kahn, ce n'est pas tant le programme qui effraie l'Europe, mais plutôt ceux qui en sont à l'origine. "Les propositions étaient connues, elles sortent directement des programmes de la Ligue et du M5S, explique-t-il. C'est plutôt lié au fait que les gens n'imaginaient pas que ces formations politiques arriveraient un jour au pouvoir."

Cet accord a-t-il déjà des conséquences ?

Très vite, ce contrat de gouvernement a été épinglé pour les dangers qu'il pourrait faire courir à l'Union européenne. Holger Schmieding, analyste chez Berenberg, une banque d'investissement allemande, estime que le programme "inclut une liste de mesures irresponsables et économiquement nocives [bien qu'elles] ne constituent pas de menace directe à l'appartenance de l'Italie à l'euro". Avant d'ajouter qu'à l'avenir, il faudra se préparer "à beaucoup de bruit, dont des heurts entre Rome et Bruxelles".

Le vice-président de la Commission européenne, Jyrki Katainen, a mis en garde le futur gouvernement italien, cette semaine. Il a notamment rappelé que les règles du pacte européen de stabilité et de croissance "s'appliquent à tous les Etats membres de l'UE". Et l'inquiétude a déjà gagné les marchés financiers. Vendredi, jour de la présentation de l'accord, la Bourse de Milan a perdu 1,5%.