Ce que l'on sait du mystérieux meurtre d'un carabinier italien pour lequel deux jeunes touristes américains ont été arrêtés

Des zones d'ombre persistent dans le dossier, après le meurtre commis dans la nuit du 25 au 26 juillet à Rome.

De nombreux hommages ont été rendus au carabinier Mario Rega Cerciello, ici à Rome (Italie), le 28 juillet 2019.
De nombreux hommages ont été rendus au carabinier Mario Rega Cerciello, ici à Rome (Italie), le 28 juillet 2019. (YARA NARDI / X06600)

Un carabinier italien a été tué à Rome dans la nuit du jeudi 25 au vendredi 26 juillet, alors qu'il procédait à une interpellation. Deux touristes américains, Elder Finnegan Lee et Gabriel Christian Natale Hjorth, accusés d'être les auteurs du meurtre, ont été arrêtés samedi 27 juillet. Selon la gendarmerie locale, l'un des deux jeunes hommes serait passé aux aveux. Franceinfo fait le point sur ce que l'on sait de cette affaire. 

Un achat de drogue à l'origine de l'affaire

En voyage à Rome, deux riches touristes américains originaires de San Francisco, âgés de 18 et 19 ans, ont cherché à se procurer de la drogue dans la nuit du jeudi 25 au vendredi 26 juillet. Deux versions sont relatées par les médias. La première est celle du New York Times (article en anglais), qui cite la police locale. Les Américains auraient demandé conseil à un Italien qui se trouvait à proximité de leur hôtel, qui les a renvoyés vers un vendeur de sa connaissance. Mais une fois la transaction effectuée, ils se sont rendu compte que le dealer leur avait vendu de l'aspirine pour de la cocaïne.

S'estimant lésés, les jeunes hommes ont alors essayé de joindre le vendeur pour récupérer leur argent. En vain. Ils sont alors retournés voir le premier homme qui les avait dirigés vers le dealer et lui ont volé son sac à dos dans lequel se trouvait son téléphone. Lorsque, plus tard, le propriétaire du sac a appellé son propre numéro, les deux Américains lui ont réclamé "100 euros et un gramme de cocaïne" pour le récupérer, rapporte le quotidien américain. Selon l'AFP, qui décrit par ailleurs les mêmes faits, les Américains auraient directement traité avec leur dealer. La presse italienne n'apporte pas cette précision. 

Un carabinier en civil tué à coups de couteau

La personne dont le sac a été dérobé a prévenu les forces de l'ordre, et ce sont les gendarmes, en civil, qui se sont rendus sur le lieu de l'échange. C'est là que Mario Rega Cerciello, carabinier de 35 ans, a été victime de plusieurs coups de couteau alors qu'il tentait de procéder à l'interpellation de l'un des deux jeunes, indiquent les forces de l'ordre. Pris en charge par les secours, il a succombé à ses blessures vers 4 heures du matin, après une tentative de réanimation, précise le quotidien La Repubblica (en italien).  

Des avis de recherche sont lancés pour retrouver les deux touristes. L'affaire fait la une de la presse locale : "Rome, ville violente : un carabinier tué", peut-on lire sur le quotidien romain Il Tiempo, tandis que La Repubblica titre "un carabinier tué dans le quartier de la drogue à Rome." 

Deux jeunes touristes américains arrêtés

Les suspects sont finalement interpellés vendredi 26 juillet, dans leur chambre d'hôtel, un quatre étoiles d'un quartier cossu à proximité du Vatican, où ils avaient visiblement trouvé refuge après avoir pris la fuite. Quand ils ont été arrêtés, leurs valises étaient bouclées et les deux hommes étaient en possession de billets d'avion pour rentrer aux Etats-Unis dans la soirée, précise un communiqué des carabiniers.

L'arme avec laquelle le carabinier a été tuéun couteau "de dimension importante", a été retrouvé dans le faux plafond de leur chambre. L'agence AGI, qui cite un document judiciaire, rapporte que l'arme serait de type militaire, probablement de la marine américaine, avec une lame de 18 cm de long. Les suspects sont soupçonnés de l'avoir importé par avion des Etats-Unis, d'après la presse locale (article en italien)

Une juge a validé samedi l'arrestation d'Elder Finnegan Lee et de Gabriel Christian Natale Hjorth pour les chefs de "meurtre aggravé" et de "tentative d'extorsion". L'un des deux touristes a avoué être à l'origine des coups de couteau ayant tué Mario Rega Cerciello, indique le communiqué des carabiniers. Il explique avoir cru que les gendarmes en civil étaient des amis du dealer, malgré la présentation de leurs badges de police, rapporte La Repubblica

Mais la presse italienne a soulevé plusieurs questions, pour l'instant laissées sans réponse par l'enquête : pourquoi ces touristes aisés ont-ils pris un risque aussi élevé pour 100 euros ? Pourquoi les carabiniers se sont-ils rendus au rendez-vous en civil, et pourquoi n'ont-ils pas sorti leur arme ? Comment se fait-il que ces jeunes touristes aient en leur possession un couteau d'une telle taille ? Pourquoi les forces de l'ordre sont-elles intervenues dans une zone qui ne relève pas de leur compétence en temps normal ?

Toujours selon La Republicca, le juge d'instruction est en faveur d'un placement des suspects en détention, dans l'attente de leur jugement. "Aucun des deux suspects n'a montré qu'il comprenait la gravité des conséquences de son comportement, faisant preuve d'une immaturité excessive", a-t-il expliqué, jugeant les individus "socialement très dangereux"

Juste après la mort du carabinier, les suspects étaient décrits comme "problablement africains" dans un communiqué de presse des forces de l'ordre, à la suite du signalement des témoins. Ce qui avait suscité un déferlement xénophobe. "Apparemment, ce ne sont pas des Italiens, comme c'est surprenant !", avait réagi le ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini, dès vendredi matin, réclamant "les travaux forcés à perpétuité" pour "ces bâtards". Luigi Di Maio, le vice-président du Conseil issu du Mouvement 5 Etoiles, estimait que les meurtriers doivent "purger leur peine dans leur pays". Les esprits se sont apaisés à l'annonce de l'arrestation des Américains.

Mais une autre polémique est née après la diffusion d'une photo, sur laquelle on voit Elder Finnegan Lee menotté et les yeux bandés lors d'un interrogatoire. Un tel traitement pourrait justifier d'exclure l'interrogatoire du dossier et favoriser une extradition, a assuré à l'AFP Giandomenico Caiazza, président de l'union des avocats pénalistes italiens, alors que des associations de défense des droits de l'homme ont protesté contre le sort réservé au touriste américain. Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur italien, a répliqué en diffusant cette photo sur les réseaux sociaux. "L'unique victime est un homme, un fils, un mari, un carabinier, un serviteur de la patrie !", a-t-il commenté. 

Côté américain, les autorités ont simplement assuré que les Etats-Unis fourniraient une "aide consulaire appropriée" à tout citoyen arrêté en dehors du territoire. L'ambassade du pays en Italie a publié lundi sur Twitter un bref message de condoléances. La famille d'Elder Finnegan Lee a, elle, publié un communiqué, adressant "toutes ses pensées aux proches de Mario Rega Cerciello et tous ceux touchés par cette tragédie", tout en indiquant n'avoir eu "aucun contact" avec le suspect depuis son arrestation. 

Des antécédents de tension entre les deux pays

Deux feuilletons judiciaires impliquant des Américains en Italie sont évoqués par les médias italiens.

Amanda Knox, étudiante américaine à Pérouse (Ombrie, dans le centre de l'Italie), avait été accusée en 2007 du meurtre de sa colocataire, la Britannique Meredith Kercher. L'enquête a longuement patiné, et les audiences se sont accumulées. Finalement, Amanda Knox est incarcérée, avant d'être acquittée après quatre ans derrière les barreaux italiens. Toute la lumière n'ayant pas été faite sur cette affaire, les "pro-Knox" et "anti-Knox" continuent de s'opposer. 

Près de dix ans plus tôt, en 1998, vingt personnes ont été tuées dans la collision d'un avion militaire américain contre le le câble d'un funiculaire au Cermis, une station de ski des Dolomites, au nord du pays. L'avion effectuait un vol d'entraînement Otan à basse altitude. Le pilote et son navigateur, jugés aux Etats-Unis pour homicide involontaire et homicide par négligence, ont finalement été relaxés. Cette décision avait, à l'époque, provoqué de vives tensions entre les Etats-Unis et l'Italie.