Que faire contre Daech dans l’«Orient compliqué»?

«De la guerre d’Irak à la question kurde : que faire contre Daech ?» Tel était le thème d’un colloque organisé le 19 février 2015 à l’Assemblée par le député UMP Pierre Lellouche. Une question plus que complexe qui touche tout le Proche-Orient, région à l’instabilité chronique depuis un siècle.

Combattant de Daech avec le drapeau de l\'organisation djihadiste à Mossoul (Irak), le 24 juin 2014.
Combattant de Daech avec le drapeau de l'organisation djihadiste à Mossoul (Irak), le 24 juin 2014. (Reuters - Stringer)
«L’Orient compliqué». La fameuse expression de de Gaulle, qui date des années 1940, pourrait décidemment s’appliquer aux évènements d’aujourd’hui… «A chaque fois que j’ai voulu faire des prédictions dans ce domaine, à chaque fois elles se sont révélées lamentablement fausses !», a expliqué en riant Alain Frachon, éditorialiste au Monde, lors de son intervention. Le journaliste ne voit d’ailleurs pas, «sur le long terme, s’apaiser l’immense chambardement qui touche la région».
 
Le «chambardement» ? C'est-à-dire notamment la déliquescence, sous nos yeux, d’Etats comme l’Irak et la Syrie, pays dont les frontières actuelles ont été déterminées en 1916.

«Cela nous ramène au démantèlement, il y a 100 ans, de l’Empire ottoman (qui regroupait les territoires de ces deux pays ainsi que ceux du Liban, de la Jordanie, de la Palestine), en guerre aux côtés de l’Allemagne. Dans cet empire multinational, la légalité était basée non sur le lien national mais religieux : le sultan d’Istanbul était alors calife. Le problème, c’est que pour l’emporter, Français et Britanniques ont fait des promesses tous azimuts aux Arabes, aux Kurdes et aux autres groupes ethniques qui composaient cet ensemble. Ils ont alors promis un peu tout et n’importe quoi !», a expliqué Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au CNRS et auteur, notamment, de Le Piège Daech. L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire (La Découverte).
 
Résultat : les alliés occidentaux avaient accordé aux Kurdes leur indépendance dans le cadre de la wilaya (division administrative, NDLR) de Mossoul (nord de l’Irak). Mais en 1925, avec la découverte de pétrole dans la région, les Britanniques ont décidé de rattacher cette wilaya à un nouvel Etat arabe, l’Irak, qu’ils géraient dans le cadre de la politique des mandats. «Le début d’une histoire tragique et d’un siècle de combats», résume Pierre-Jean Luizard. Depuis, l’instabilité n’a jamais quitté cette zone géographique, l’un des berceaux de l’humanité.
 
Combattants de l\'organisation djihadiste Daesh à Rakka (nord de la Syrie) le 29 juin 2014.
Combattants de l'organisation djihadiste Daesh à Rakka (nord de la Syrie) le 29 juin 2014. (Reuters - Stringer)

L’irruption de Daech
A l’été 2014, dans une région meurtrie depuis les années 1990 par les guerres du Golfe et le conflit en Syrie, la situation s’est emballée avec l’offensive d’un nouveau et redoutable acteur, Daech, et la chute de Mossoul (10 juin). «Quelques milliers de combattants se sont emparés de cette ville de plus de 600.000 habitants face à 86.000 soldats irakiens qui ont abandonné pour plus d’un milliard de dollars d’armements», a relevé Olivier Weber, écrivain et grand reporter.

«Malgré son discours, Daech ne défend pas le nationalisme arabe. C’est un acteur rationnel qui a installé un embryon d’Etat et bat monnaie. Mais son action détruit sa propre rationalité en raison de sa logique de destruction», a souligné Hamit Bozarslan, directeur de recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Une folle «logique de destruction» comme le montrent les nombreux assassinats d’otages, les destructions de biens culturels
 
Contrairement à al-Qaïda, qui n’a jamais voulu se territorialiser, l’organisation s’est installée en Irak et en Syrie. «Elle incarne une certaine modernité comme le montre sa stratégie dans les réseaux sociaux. Elle a su aussi faire preuve d’un certain pragmatisme», a constaté Olivier Weber. Elle sait par ailleurs faire «rêver et fantasmer», notamment des jeunes en mal d’aventures. «Elle a ainsi attiré 12.000 étrangers, dont 1200 Européens», a rappelé l’écrivain.
 
Pour les participants au colloque, la stratégie des pays occidentaux pour combattre le groupe n’est guère lisible. En l’occurrence, il s’agit d’une «stratégie d’endiguement au moyen d’une campagne de bombardements» menée par la coalition pro-américaine, a souligné Alain Frachon. Et de préciser : «Le problème de l’Occident, c’est qu’attaché à la légitimité internationale, il ne se réfère qu’au cadre national et aux Etats». Or en Irak et en Syrie, les Etats ont disparu…

Les Kurdes, alliés des Occidentaux
Son seul allié dans la région, ce sont les Kurdes qui, au départ, «n’étaient pas préparés à la lutte contre Daech», a constaté l’universitaire Gérard Chaliand, spécialiste des conflits. Leur région autonome autour d’Erbil (nord de l’Irak) est «un pôle de stabilisation depuis 24 ans», a souligné Olivier Weber. Pour autant, la tâche des peshmergas (combattants kurdes) face aux djihadistes est ardue car ils doivent étendre leurs forces sur un front de 1000 km au nord de la Syrie, à la frontière avec la Turquie.
 
Nuage de fumée au-dessus de la vile de Kobané (nord de la Syrie), à la frontière avec la Turquie, au cours des violents combats entre les peshmergas kurdes et les combattants de l\'organisation djihadiste Daesh le 27 octobre 2014.
Nuage de fumée au-dessus de la vile de Kobané (nord de la Syrie), à la frontière avec la Turquie, au cours des violents combats entre les peshmergas kurdes et les combattants de l'organisation djihadiste Daesh le 27 octobre 2014. (Reuters - Yannis Behrakis)

A l’automne 2014, «les Kurdes ont remporté une victoire militaire à Kobané», a expliqué Marc Semo, rédacteur en chef monde à Libération. Une victoire militaire et médiatique. Qui n’en reste pas «modeste dans la mesure où la ville syrienne ne représente que 1% du territoire occupé par Daech», a-t-il ajouté.
 
La bataille contre Daech a été gagnée grâce au courage des peshmergas, dont plusieurs centaines sont morts dans les combats, alors que plusieurs milliers d’autres étaient blessés. Elle l’a aussi été grâce aux bombardements occidentaux. «Ces opérations ont rendu impossibles les concentrations des djihadistes, leurs déplacements en masse. Désormais, ceux-ci ne peuvent plus attaquer que la nuit ou par temps de brouillard», a observé Gérard Challiand. En visant des puits de pétrole exploités par l'organisation, ces opérations les ont également touchés au portefeuille. 

Outre ces revers, celle-ci a «commis une erreur : elle n’a pas pas cessé de multiplier ses ennemis : Kurdes, bien sûr, mais aussi chiites, chrétiens, yazidis. Elle a été jusqu’à s’attaquer à sa propre clientèle comme en Jordanie», a expliqué l’universitaire. Ses jours seraient-ils comptés ?
 
«De fait, les djihadistes reculent sur tous les fronts en Irak, grâce aux opérations occidentales, aux attaques des milices chiites (aidées par l’Iran, NDLR), un peu aussi grâce à l’armée irakienne. Mais il est encore trop tôt pour dire que l’on s’achemine vers une victoire», a estimé Alain Frachon. «Daech conserve toutes ses capacités offensives. Il ne faut pas sous-estimer cette organisation», a averti Didier Chabert, sous-directeur Moyen Orient au Quai d’Orsay. Ne serait-ce que parce qu’«elle conserve un relatif soutien chez les sunnites et que ses combattants sont encadrés par d’anciens membres de l’armée irakienne», a observé le journaliste du Monde.
 
Frustrations sunnites
Une victoire contre ces djihadistes est donc loin d’être acquise. «Peut-on éliminer Daesh sans que la question de la Syrie soit réglée ?», a demandé Kendal Nezan, président de l’Institut kurde de Paris. Un vaste problème…
 
De plus, il faut penser au traitement politique du dossier Daech. «Il est indispensable de mener une politique de réconciliation vis-à-vis des sunnites pour qu’ils aient intérêt à se détourner de l’organisation», a souligné le diplomate. A titre d’exemple, certaines tribus sunnites serviraient d’intermédiaires pour écouler le pétrole djihadiste. Pour les détourner de Daech, il conviendrait alors de leur donner des gages politiques et militaires, ainsi qu’«une part du gâteau» à Bagdad, a déclaré Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro, otage en Irak en 2004 avec Christian Chesnot. Bagdad où ces tribus ont perdu le pouvoir avec la chute de Saddam Hussein en 2003.

 
Des sunnites manifestent à Bagdad contre le gouvernement du chiite Nouri al-Maliki le 8 février 2013.
Des sunnites manifestent à Bagdad contre le gouvernement du chiite Nouri al-Maliki le 8 février 2013. (AFP - Ahmad al-Rubaye)

«Certes, la présence de l’organisation commence à peser sur les sunnites en Irak, où ils sont maintenant soumis à la conscription forcée. Mais d’une manière générale, il faut tenir compte de leur frustration, notamment en Syrie (où ils ont été opprimés par la minorité alaouite). Un Libanais a été jusqu’à me dire qu’ ‘‘au fond de chaque sunnite libanais, il y a une part de Daech qui sommeille’’», a ajouté le journaliste du Figaro.

On n’est donc pas forcément proche d’une offensive sur Mossoul, comme l’espèrent certains. «Les Kurdes ne sont pas préparés pour participer à une telle opération», a estimé Georges Malbrunot. Le régime irakien non plus. Quant aux bombardements aériens des Etats-Unis et de leurs alliés, ils ne suffiraient pas. «La doctrine du «no boots on the ground» (pas d’hommes sur le terrain) n’aide pas», a déclaré Georges Malbrunot. En clair, il faudrait envoyer des troupes au sol.

Quel rôle pour l’Iran et la Turquie ?
L’avenir de la région se joue aussi sur le terrain diplomatique. Elle repose notamment sur le rôle qu’y jouent l’Iran et la Turquie. «Le premier agit avec finesse alors que l’action du second est un échec», a estimé Hamit Bozarslan. «L’Iran a normalisé ses relations avec Erbil. Mais Téhéran reste un mystère et continue à soutenir Bachar en Syrie», a relevé Alain Frachon.
 
Reste aussi à comprendre le jeu de la Turquie. Pour Marc Semo, «celle-ci navigue à vue»«Ankara est devenu l’otage de ses relations troubles avec Daech, marquées notamment par les liens tissés entre les services secrets turcs et les groupes les plus radicaux du djihad», a expliqué le journaliste de Libération. Avec le risque de subir les «métastases» du conflit et de devenir la cible d’attentats, alors que c’est par son territoire que transitent pétrole de contrebande, armes et djihadistes. «Washington a durci le ton face à Ankara (membre de l’OTAN, NDLR), accusant des hommes proches du pouvoir de profiter» de la contrebande du pétrole, écrivait Marc Semo (avec Ragip Duran) dans Libération le 26 septembre 2014. «L’Orient compliqué», disait de Gaulle…

Militaires turcs au poste-frontière de Mursitpinar (sud-est de la Turquie), à la frontière avec la Syrie, le 15 octobre 2014.
Militaires turcs au poste-frontière de Mursitpinar (sud-est de la Turquie), à la frontière avec la Syrie, le 15 octobre 2014.