Iran-Russie: des relations au beau fixe?

Conflit syrien, pétrole, ventes d'armes... Les relations semblent au beau fixe entre la Russie et l'Iran après la levée des sanctions internationales contre Téhéran. Alors que le ministre russe de l'Energie se rend en Iran, peut-on parler d'un axe russo-chiite? Surtout que Washington hésite sur la position à adopter vis-à-vis de l'Etat iranien.

Les ministres des Affaires étrangères iranien et russe, Mohammad Javad Zarif et Sergei Lavrov, en octobre 2016 à Moscou.
Les ministres des Affaires étrangères iranien et russe, Mohammad Javad Zarif et Sergei Lavrov, en octobre 2016 à Moscou. (VITALIY BELOUSOV / SPUTNIK)

Il y a un an quasiment, Washington officialisait la levée des sanctions internationales contre Téhéran, après l'accord sur le nucléaire iranien. Mais, pour l'heure, ce sont plutôt les relations russo-iraniennes qui semblent au beau fixe... alors que le Congrès américain a de nouveau voté pour la continuation des sanctions contre l'Iran. La coopération entre la Russie et l'Iran ne cesse de progresser. 

Moscou et Téhéran alliés en Syrie
Sur le terrain syrien, jamais les Russes n’ont été aussi prêts de remporter une partie de leur pari en permettant à Damas de reprendre la ville clef d’Alep, quelles que soient les critiques d’une partie de la communauté internationale sur les méthodes employées. Alors que les avions russes tiennent le ciel syrien, au sol, des forces iraniennes appuient directement le régime d’Assad tout comme les miliciens du Hezbollah libanais, proches des Iraniens. Pour preuve de cet engagement, un officiel iranien a reconnu que «le nombre des martyrs de notre pays morts en Syrie a dépassé mille» combattants. Il est vrai que les Iraniens combattent aussi en Irak, dans le même sens que les Américains.
 
Les autres pays, qui agissent sur d’autres fronts, laissent faire. «Une fois que la Russie et l’Iran ont décidé de soutenir Assad avec une campagne aérienne brutale et une pacification d’Alep sans tenir compte des victimes civiles (…), il est très difficile de voir un moyen par lequel une opposition modérée, même entraînée, puisse défendre son territoire», reconnaissait mi-novembre Barack Obama.

Il est vrai que pour Moscou, la période semble favorable. Toutes les forces occidentales impliquées dans les combats en Syrie et en Irak sont dans des situations politiques complexes. Le Royaume-Uni est concentré sur le Brexit, les Etats-Unis ont élu un président qui se dit proche de Moscou et en France le candidat officiel de la droite veut changer les rapports diplomatiques avec Moscou tout en prônant une autre politique vis-à-vis de Damas. 

Représentants iraniens à la conférence de l\'Opep avec au centre (barbe blanche) le ministre iranien du Pétrole Bijan Namdar Zangeneh. Téhéran s\'est félicité de l\'accord de Vienne en faveur d\'une hausse des cours du brut.
Représentants iraniens à la conférence de l'Opep avec au centre (barbe blanche) le ministre iranien du Pétrole Bijan Namdar Zangeneh. Téhéran s'est félicité de l'accord de Vienne en faveur d'une hausse des cours du brut. (Alexey Vitvitsky / Sputnik)

Des intérêts communs dans l’énergie
Moscou et Téhéran ne convergent pas que sur la Syrie. Ils se retrouvent sur les questions énergétiques. Les deux pays, gros producteurs d’hydrocarbures, n’apprécient pas du tout la chute continue des cours du brut. Ils font partie des pays qui tentent de trouver une solution pour limiter le niveau de production et faire remonter les prix.

Le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue iranien, Hassan Rohani, ont fait part le 28 novembre de leur soutien aux mesures prises par l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en vue de limiter la production de l'or noir.

Le récent accord sur la production pétrolière fait d’ailleurs la part belle à l’Iran qui peut augmenter sa production alors que l’Arabie doit limiter la sienne (tout comme Moscou). «Ce qu'il faut tirer comme enseignement c'est qu'il est possible de coopérer et parvenir à une entente malgré la concurrence et l'existence de très fortes différences politiques», s'est d'ailleurs félicité Téhéran à propos de la position de Ryad.

Un rapprochement économique et militaire
Les intérêts des deux pays semblent dépasser la question énergétique. Le ministre iranien de la Défense a indiqué que la Russie pouvait utiliser une base iranienne pour ses opérations militaires en Syrie. Une base qui avait déjà été utilisée par les Russes en août 2016. Plus largement, la coopération militaire semble au beau fixe puisque Téhéran a fait savoir que l’Iran compte acheter des avions de combat russes Sukhoï Su-30 pour moderniser son armée de l'air. Un achat qui ne serait cependant pas encore décidé et qui de toute façon devrait être autorisé par l’ONU.
 
Le ministre de la Défense iranien a refusé d’évoquer la vente par la Russie de quelque 10 milliards de dollars d’armes à l’Iran. Auparavant, l’Iran avait déjà acheté des missiles S-300 à la Russie. «Compte tenu des relations tendues de l'Iran avec les USA, la Russie est probablement un fournisseur d'armes modernes sans alternative», écrivait le très officiel site russe Sputnik en novembre.

Plus largement, la Russie devrait aussi construire des centrales nucléaires en Iran tandis que Téhéran discute avec Moscou pour d'éventuels achats d'avions civils, discussions qui ont aussi lieu avec les constructeurs américains ou européens.

Vladimir Poutine et le président iranien Rohani, lors de la première visite en huit ans du président russe en Iran en novembre 2015.
Vladimir Poutine et le président iranien Rohani, lors de la première visite en huit ans du président russe en Iran en novembre 2015. (ATTA KENARE / AFP)

Un axe Moscou-chiites?
Dans cette région compliquée qu’est le Proche-Orient, peut-on s’étonner de voir la Russie de Vladimir Poutine nouer de bonnes relations avec un Etat théocratique comme l’Iran? «Voir la Russie de Vladimir Poutine s’allier avec un régime théocratique chiite n’est pas si étrange: c’est une leçon de Realpolitik, dictée par un contexte concret, puisqu’ils combattent le même ennemi, à savoir l’ensemble des groupes extrémistes qui luttent contre le président Bachar al-Assad», note Pierre Lorain, journaliste et ecrivain spécialiste de la Russie.

Pour lui, cette relation «n’est pas motivée par des raisons idéologiques, du type de celles qui mènent à des absurdités. Je pense à certains Etats occidentaux qui trouvent plus justifié de s’allier avec des pétromonarchies wahhabites du Golfe qui propagent dans le monde un islam rigoriste et qui financent directement ou indirectement le terrorisme.»

D'autres analystes sont beaucoup plus critiques et voient dans la politique russe et iranienne la simple défense d'intérêts particuliers. «Le pouvoir russe entend conserver ses points d’appui stratégiques dans la "Syrie utile" (le réduit alaouite et le littoral syrien, l’axe Alep-Damas), porte d’entrée au Moyen-Orient et point d’ancrage en Méditerranée orientale. Pour l’Iran, le régime de Damas constitue un précieux allié dans le monde arabe», explique le géopolitologue Jean-Sylvestre Mongrenier.   

Pourtant, les choses sont loin d'être binaires. Si Moscou entretient de bonnes relations avec Téhéran, cela n’empêche pas la diplomatie russe d’être présente ailleurs dans la région, et notamment en Israël. Et Moscou, malgré le conflit syrien et ses liens avec l’Iran, n’a jamais coupé les ponts avec l’autre grande puissance régionale, l’Arabie Saoudite, capitale du sunnisme. Et Moscou a aussi normalisé ses rapports avec un autre pays à majorité sunnite, la Turquie, avec lequel la tension était très fortement montée lorsque l’aviation turque avait abattu un chasseur bombardier russe intervenant en Syrie.

«Les Russes sont plutôt du côté des Iraniens, les Américains et les Européens sont plutôt au côté de l'Arabie Saoudite, mais ce ne sont pas des alliances totalement figées puisque les Américains et les Européens dialoguent avec les Iraniens, que les Russes dialoguent avec l'Arabie Saoudite, et qu'ils ont tous intérêt à ce qu'il y ait une situation politique et stratégique apaisée dans la région», résume Jean-Pierre Maulny chercheur à l’Iris.