Cet article date de plus de huit ans.

La crise grecque va-t-elle bouleverser la gouvernance de la zone euro ?

Les interminables et difficiles négociations qui ont accompagné la crise grecque ont mis en lumière les lacunes de la gouvernance de la zone euro. Francetv info a posé la question à Henri Sterdyniak, économiste à l'OFCE. 

Article rédigé par Florian Delafoi
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
La chancelière allemande Angela Merkel s'exprime lors d'une conférence de presse à Bruxelles (Belgique), le lundi 13 juillet 2015. (PHILIPPE WOJAZER / REUTERS)

Dans sa traditionnelle interview du 14-Juillet, François Hollande a évoqué l'idée d'un "gouvernement économique européen". Une proposition à nouveau sur la table à la suite de l'accord trouvé entre les dirigeants de la zone euro et Athènes pour un troisième plan de sauvetage de la Grèce.

Les institutions européennes ont montré leurs limites durant les négociations. La discussion entre les pays membres s'est finalement réduite à quelques nations. Le couple franco-allemand a pris les devants en organisant de multiples réunions isolées avec Alexis Tsipras et Donald Tusk, le président du Conseil européen. De quoi poser la question de la gouvernance de la zone euro. Le Premier ministre grec a d'ailleurs regretté que les débats n'aient pas eu lieu en public. 

Henri Sterdyniak, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), explique pourquoi la crise grecque a peu de chances de faire bouger les institutions européennes, bien souvent considérées comme technocratiques. 

Francetv info : Dans son interview du 14-Juillet, François Hollande a rappelé son souhait de voir naître "un gouvernement économique européen". Cette idée peut-elle avoir un écho en Europe ?

Henri Sterdyniak : Ce souhait peut être entendu, ce n'est pas la première fois que cette idée est avancée. C'est le mythe fédéraliste selon lequel il est possible de gérer des pays ayant des caractéristiques économiques différentes. Il y a deux possibilités : soit les règles comme celles qu'on impose à la Grèce seront privilégiées, soit ce gouvernement sera dans une optique de solidarité entre les pays. Mais, sauf miracle, il s'agirait d'un gouvernement dominé par l'Allemagne. 

Sur ce sujet de la gouvernance, la crise grecque a montré qu'il y avait des lacunes. Le couple franco-allemand est-il voué à dominer les débats ?

L'Allemagne a clairement dominé le processus de négociation dans cette crise. La France a sauvé les meubles. Le problème est de savoir si cette crise ne va pas exacerber les tensions et les divergences en Europe. Pour l'Allemagne et la Commission européenne, la situation à Athènes prouve qu'il faut renforcer la gouvernance de la zone euro.

Cela passerait par une multiplication des processus contraignants, c'est-à-dire de décisions prises à Bruxelles et imposées aux pays de l'UE. Par exemple, la Commission pourrait avoir le droit d'imposer à un Etat de changer sa politique budgétaire. Des comités de compétitivité conseillant les pays sur l'évolution des salaires de leurs ressortissants sont aussi à l'étude. Mais des forces politiques vont s'opposer à ce projet allemand. 

Il faudra sans doute, un jour, une grande assemblée constituante pour repenser le fonctionnement de l'Europe avec un débat démocratique qui permettra de redéfinir les pouvoirs de l'Union européenne. Mais les dirigeants européens font face à une difficulté majeure. Si on organise un référendum pour demander aux pays s'ils veulent plus d'Europe, la réponse sera non. La Commission ne peut donc impulser aucun changement car elle se heurterait à la volonté des peuples. 

Les négociations sur la crise grecque se sont déroulées dans une certaine opacité. Des législations encadrent-elles ces débats au sein de la zone euro ? 

Rien n'encadre ce type de discussions, c'est une situation un peu particulière. L'unanimité est est plus ou moins la règle. Mais quand les dirigeants ne parviennent pas à un accord avec une large majorité, les débats se poursuivent jusqu'à ce qu'une unanimité soit atteinte. Les négociations au sujet de la Grèce ont montré que le processus pouvait être extrêmement long.

Par ailleurs, les autres instances de l'Europe ont peu de légitimité politique. La Banque centrale européenne (BCE) est indépendante et est représentée par des techniciens. De son côté, la Commission européenne est un ensemble de commissaires dont on ne sait pas s'ils représentent des partis ou des pays. C'est très difficile de trancher lorsqu'il y a des oppositions. Il existe un compromis entre les pays européens, mais lorsque celui-ci est remis en cause, comme cela a été le cas sur la Grèce, ça coince. 

Au regard de ce qui s'est passé pendant la crise grecque, peut-on dire que les institutions européennes assurent un fonctionnement démocratique ? 

La démocratie est un concept extrêmement difficile à définir en Europe. Les pays ont accepté de perdre une partie de leur souveraineté, mais ce principe n'est absolument pas clair. On peut se demander si des pays ont le droit d'imposer à la Grèce des politiques qu'ils n'appliquent pas eux-mêmes. Par exemple, dans le cadre de l'accord, une modification des règles de gestion des pharmacies est prévue. On a un système peu démocratique où les rapports de force jouent beaucoup.

L'Europe est composée de pays extrêmement différents avec des pratiques et des habitudes spécifiques. Ils appliquent chacun des politiques égoïstes qui ne tiennent pas compte de l'Europe. Il est donc très dur de dire ce qu'on a le droit d'imposer ou pas à un pays membre. Avec ce qui s'est passé en Grèce, on perçoit une évolution assez inquiétante. Les institutions européennes peuvent imposer n'importe quelle mesure à un Etat pour son bien. 

Ce renforcement de la position de l'Europe vis-à-vis des pays membres peut-il avoir des conséquences néfastes ? 

Si l'Allemagne et la Commission parviennent à imposer cette idée, on peut envisager un sursaut souverainiste. C'est ce qui se passe en France avec le Front national, en Hongrie ou encore en Finlande. La Grande-Bretagne menace quant à elle de quitter l'UE régulièrement. Mais il est difficile de déterminer quel axe va prendre le dessus, ce n'est pas écrit d'avance. 

Le projet européen est-il toujours viable ? 

Il n'y a plus de projet européen. Il implique que les pays avancent ensemble, or l'Allemagne s'est montrée dominatrice et s'est comportée de manière totalement inacceptable dans ces négociations. Il va falloir un peu de temps pour panser les plaies. La survie de la zone euro suppose que le projet européen redevienne populaire, donc porteur de croissance, de progrès sociaux et de solidarité. Ce n’est qu’à cette condition que des progrès institutionnels pourront être réalisés.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.