Sommet de l'Otan à Bruxelles : "L'Union européenne doit revoir sa perception des Etats-Unis et repenser sa sécurité"

Le sommet de l'Otan a débuté mercredi à Bruxelles. Le spécialiste de la sécurité européenne et de l'Otan, Yves Boyer, revient sur les enjeux de ce rendez-vous.

Le symbole de l\'Alliance atlantique devant le siège de l\'Otan, à Bruxelles. Photo d\'illustration.
Le symbole de l'Alliance atlantique devant le siège de l'Otan, à Bruxelles. Photo d'illustration. (WIKTOR DABKOWSKI / MAXPPP)

Le sommet de l'OTAN s'est ouvert mercredi 11 juillet à Bruxelles en Belgique sous fond de tensions avec les États-Unis. Après la guerre commerciale sur l'acier, après les tensions diplomatiques autour de l'Iran, c'est aujourd'hui la question de l'effort militaire qui est au coeur des débats. Donald Trump s'en est d'ores et déjà pris à ses alliés. Le président américain considère que les États-Unis "payent beaucoup trop" pour la défense et pointe du doigt l'Allemagne : "Il est très regrettable que l'Allemagne négocie un énorme contrat d'approvisionnement de gaz et de pétrole avec la Russie [...] On est censés vous protéger de la Russie et vous lui donnez des milliards. C'est déplacé."

Invité mercredi 11 juillet sur franceinfo, Yves Boyer, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, spécialiste de la sécurité européenne et de l'Otan. Il explique que l'Union européenne doit "revoir [sa] perception des États-Unis" et pense que "l'Europe, avec la France, doit repenser sa sécurité de façon à ce que l'Europe puisse l'assurer par elle-même et pour elle-même."

franceinfo : Lorsqu'on entend le président américain réclamer plus d'efforts financiers sur le plan militaire, est-ce une critique fondée selon vous ?

Yves Boyer : Non, je ne pense pas dans la mesure où les alliés européens dépensent énormément pour leur défense. D'autant plus qu'on est dans une situation où il n'y a pas d'urgence à augmenter drastiquement les budgets de la défense. Il n'y a pas de menace majeure qui pèse sur l'Europe. A l'égard des États-Unis, cette année, les Européens vont commander pour 35 milliards de dollars de matériel américain donc on ne peut pas dire que les Européens ne font rien pour leur défense. Je crois que la querelle lancée par Donald Trump recouvre des choses beaucoup plus profondes, beaucoup plus sérieuses. On est dans une période d'unilatéralisme américain et les Américains sont peut-être un petit peu las d'assurer une sécurité européenne qui globalement est déjà assurée par les Européens membre de l'Union. Je crois donc que derrière tout ça il y a beaucoup d'arrière-pensées, y compris économiques. Quand Trump critique l'Allemagne sur le gazoduc russe, il souhaiterait plutôt que les Allemands achètent du pétrole et du gaz naturel américain.

Est-ce que ça veut dire que c'est le début de la fin de ce principe de défense collective ?

Il y a deux choses à considérer : c'est un peu le début de la fin en ce qui concerne la structure militaire intégrée, c'est-à-dire l'Otan, mais ça n'est pas du tout la fin du pacte Atlantique signé en 1949 et qu'aucun allié ne songe à dénoncer, y compris les États-Unis. Je crois qu'il faut faire la différence entre un engagement à protéger la sécurité de tous - c'est le pacte Atlantique - et une organisation militaire intégrée qui devient un peu lourde, qui a été mise en place en 1950 et qui n'est plus adaptée. Au début du XXIe siècle, il faut peut-être repenser nos structures de sécurité. Évidemment, ça contrarie de nombreux conservateurs qui s'arc-boutent sur une organisation qui - je le répète - a été créée il y a plus de 70 ans.

Est-ce que ça veut aussi dire que nous avons eu tendance à considérer les États-Unis comme les gendarmes du monde et qu'il va falloir penser différemment maintenant ?

Oui. Je pense que l'on va vers un monde multi-polaires avec des grandes puissances comme la Chine, les États-Unis et d'autres. Donc les États-Unis gendarmes du monde, c'est aussi un cliché facile, mais ils n'ont pas toujours été gendarmes et quand ils l'ont été ça n'a pas toujours été couronné de succès. Donc il faut revoir notre perception des États-Unis, de ce que nous sommes nous dans le monde tel qu'il est aujourd'hui et évidemment ça bouleverse beaucoup d'idées, beaucoup de conservatisme. Je pense que l'Europe, avec la France, doit repenser sa sécurité de façon à ce que l'Europe puisse assurer par elle-même et pour elle-même sa sécurité. Ça suppose une chose fondamentale à la base, c'est-à-dire de créer un quartier général européen où les décisions et la façon de penser les actions militaires soient entre les mains des Européens alors que pour l'instant, au niveau de l'Otan, c'est entre les mains d'une organisation qui est hyper contrôlée par les États-Unis, ce qui est quand même très malsain pour une Union européenne qui se veut un des grands pôles économique et financier mondial.

Oui, je crois qu'il faut un petit peu augmenter le budget mais il faut plutôt repenser les structures de sécurité. Ce n'est pas tellement une augmentation drastique du budget militaire, c'est plutôt une petite augmentation au service de dépenses qui soient différentes de celles qu'on a connues jusqu'à présent.