Niger : "Si l'Ofpra ne se déplaçait pas ici pour entendre ces réfugiés, ils prendraient la route"

La France est allée repérer et chercher des réfugiés en Afrique, avant qu’ils ne tentent de venir en Europe et risquent leurs vies en traversant la mer. Des entretiens ont été menés par des agents de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) à Niamey.

Un officier de protection de l\'Ofpra interroge une Erythréenne de 28 ans à Niamey, avant son accueil en France en tant que réfugiée.
Un officier de protection de l'Ofpra interroge une Erythréenne de 28 ans à Niamey, avant son accueil en France en tant que réfugiée. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

Après l’enfer en Libye bientôt une nouvelle vie en France pour une centaine de réfugiés. Pour la deuxième fois depuis novembre, des agents de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), en partenariat avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont auditionné 84 réfugiés à Niamey, la capitale du Niger, dont 26 rapatriés de Libye, où ils ont vécu des atrocitésIls sont pour la plupart originaires de la corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée, Ethiopie).

Le local du Haut-Commissariat aux réfugiés de Niamey, ressemble à une salle de classe. Sur les bancs bleus, une vingtaine d’hommes et de femmes aux foulards multicolores et quelques enfants. "Comme vous le savez, nous sommes des agents de l’Ofpra. On est venus depuis la France vous rencontrer", annonce Sylvie Bergier-Diallo, la chef de la mission au Niger. L’agent de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), explique comment va se dérouler la journée et tente de rassurer ses interlocuteurs. "Nous allons évoquer avec vous aujourd’hui les moments très difficiles de votre parcours. Si c’est dur pour vous d’en parler, faites comme vous pouvez".

Des officiers de protection de l'Ofpra interrogent des réfugiés d'Afrique avant leur accueil en France : reportage de Sandrine Etoa-Andegue au Niger
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De l'enfer libyen à la rude traversée en mer 

Les entretiens ont lieu dans des box climatisés alignés dans la cour. Au numéro 3, Vincent, petites lunettes noires au bout du nez. L’officier de protection est derrière un ordinateur. À côté de la souris, plusieurs cartes de la Somalie. En face de lui, un réfugié de 19 ans. Pendant près de deux heures, Vincent le questionne avec bienveillance et précision sur sa famille, son parcours, et les raisons qui l'ont poussé à fuir son pays. Pas de preuves matérielles. Seules les déclarations des réfugiés sont prises en compte. Le jeune homme parle de son arrivée en Libye, où il a été emprisonné.

J'ai été battu, torturé, je n'ai rien dit à ma famille, mais quand les violences sont devenues insupportables, je l'ai appelée. En prison, ils voulaient de l'argent. Ils mettaient le haut-parleur pour qu'on m'entende crier. J'ai payé 4 000 dollarsUn réfugié somalienfranceinfo

Il évoque aussi sa tentative échouée de traverser la Méditerranée pour regagner l'Europe. "C'était le 23 novembre 2016 vers 3 heures du matin. On a embarqué à bord d'un canot pneumatique. Le moteur et la boussole ne fonctionnaient pas bien. On a tourné pendant 9 heures et les garde-côtes libyens nous ont portés secours. Je savais que ce serait dur, mais pas aussi dur", témoigne-t-il.

Des migrants triés

Six officiers de protection de l'Ofpra ont entendu 56 réfugiés toute la semaine. Le Haut Commissariat aux réfugiés les a présélectionnés. Certaines ONG dénoncent un tri entre les bons migrants, les réfugiés éligibles au droit d'asile, et les mauvais, les migrants, dits économiques. Guillaume Lefebvre, chef de mission à Niamey s'en défend. "Les gens que l'Ofpra vient chercher sont des gens qui quittent leurs pays parce qu'ils n'ont pas le choix, explique Guillaume Lefebvre. Ce sont des gens qui sont persécutés parce qu'ils craignaient pour leur sécurité, parce qu'une partie de leur famille a été décimée, parce qu'une partie de leur famille se retrouve en prison", détaille-il. Il ne s'agit donc pas de différencier les bons des mauvais migrants, insiste-t-il. "Le tri ne se fait pas sur des bons ou sur des mauvais. Nous on fait un tri par rapport à des critères. Des critères extrêmement précis."

Un couple de Somaliens espère construire une nouvelle vie en France.
Un couple de Somaliens espère construire une nouvelle vie en France. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

L'accueil français en deçà des nécessités

Dans le box numéro un, une maman érythréenne touche ses tresses à chaque fois qu'elle répond. Elle explique pourquoi elle ne peut pas rentrer dans son pays. "Tout ce qui m'attend là-bas, c'est la prison car mon mari était soldat et il a déserté. Il a fui le pays, et moi aussi, un mois après." Après avoir fui au Soudan, elle raconte comme les autres, son calvaire en Libye, qui, dit-elle, lui a fait perdre la mémoire.

On a eu de la chance. Celui qui contrôlait la prison était honnête et pieux. Des Libyens ont demandé s'il pouvait nous acheter. Il a refusé. C'est grâce à cette personne qu'on n'a pas été vendusUne maman érythréennefranceinfo

Emmanuel Macron a promis que près de 3 000 réfugiés en provenance d'Afrique seront accueillis en France d'ici 2019. Loin des besoins annoncés par l'ONU. Le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies estime que plus de 277 000 personnes sur la route de la Méditerranée ont besoin d'être accueillies et protégées. La France prend sa part, se défend Sylvie Bergier Diallo. "La France a été leader sur le terrain, insiste l'officier de protection. Si l'Ofpra ne se déplaçait pas ici pour entendre ces réfugiés, ils prendraient la route, souligne Sylvie Bergier-Diallo. La traversée du désert, la détention en Libye, la traversée de la Méditerranée, ce sont les premières missions. Et bien sûr, on aimerait faire toujours plus. Mais on espère que mission après mission, le nombre va augmenter", poursuit-elle.

Si tout se passe bien et après d'autres évaluations sécuritaires, ces réfugiés seront rapatriés sur le territoire français prochainement. Une maman nous montre sur ses mollets les brûlures de cigarettes infligées par ses geôliers en Libye. Elle s'interroge : "Est-ce qu'enfin, je vais retrouver cette liberté que je cherche depuis si longtemps". La réfugiée somalienne a hâte de suivre son premier cours de français, de trouver un travail, un logement, et de commencer une nouvelle vie.