RECIT. "On n'avait aucune idée de ce qui allait arriver" : de la Libye à l'Espagne, les sept jours de périple des migrants de l'"Aquarius"

Dans la nuit de samedi 9 à dimanche 10 juin, le navire humanitaire sauve de la noyade 630 migrants au large des côtes libyennes. Mais l'Italie et Malte, pays de l'UE les plus proches, refusent de l'accueillir. Les naufragés débarquent finalement en Espagne, à 1 500 km de là, après un éprouvant voyage.

Des migrants sont secourus pour être emmenés à bord de l\'\"Aquarius\", le 9 juin 2018.
Des migrants sont secourus pour être emmenés à bord de l'"Aquarius", le 9 juin 2018. (KARPOV / SOS MEDITERRANEE)

Après sept jours à bord de l'Aquarius, ils ont enfin pu poser le pied sur la terre ferme. Un premier bateau transportant une partie des migrants secourus par l'Aquarius est entré dans le port de Valence, dimanche 17 juin peu avant 6h30. Les autres le suivront dans la matinée, avec à leur bord le reste de la trentaine de bénévoles et des 630 migrants secourus par le navire humanitaire de l'ONG française SOS Méditerranée jusqu'à ce port de l'est de l'Espagne. Avec les dirigeants régionaux corses, le gouvernement de Pedro Sanchez est en effet le seul à s'être porté volontaire pour accueillir le navire et ses rescapés, à l'arrêt depuis dimanche 10 juin et la fin de non-recevoir opposée par l'Italie. Comment les naufragés ont-ils vécu cette période d'incertitude ? Franceinfo vous raconte cette éprouvante traversée.

Un canot pneumatique se brise

Il est 14 heures, samedi 9 juin, quand l'Aquarius, en patrouille près de la Libye, reçoit un message d’alerte. À 50 kilomètres des côtes libyennes, des centaines de migrants viennent d'être secourues par les gardes-côtes italiens, en charge de la zone. Mais alors que le navire de l'ONG est en route pour récupérer ces migrants, l’équipage du navire humanitaire est informé de la présence de deux autres canots pneumatiques en détresse. Dans chacun d'eux, 120 rescapés ont tenté de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe.

Le sauvetage, à la nuit tombée, est délicat. À bord de deux zodiacs, des bénévoles s'approchent des canots en perdition. Objectif : rassurer les migrants et les mener en sécurité jusqu'à l'échelle, qui leur permettra de grimper sur l'Aquarius. Mais harassés, exténués et à bout de nerfs, ces derniers se laissent gagner par la panique. Dans le tumulte, l'un de leurs deux rafiots se brise, entraînant à l'eau une cinquantaine d'entre eux. 

Quand on panique, la noyade arrive plus rapidement. Il suffit d'une minute, une minute trenteAntoine Laurent, responsable des opérations maritimes à SOS Méditerannéeà franceinfo

Formé à ces situations d'urgence, l'équipage de l'Aquarius réagit rapidement et, au petit matin, les naufragés sont récupérés. Au total, après d'autres interventions d'urgence dans la nuit, l'Aquarius se réveille avec 630 migrants à son bord. Parmi eux, 123 mineurs isolés et plusieurs femmes enceintes. La plupart sont Soudanais ou Nigérians.

Une fois à bord, des gilets de sauvetage et un sac à dos leur sont distribués. À l'intérieur, un jogging noir, un t-shirt blanc, des chaussettes et une couverture. Mais surtout, à boire et à manger. Les femmes et les enfants sont accueillis dans une salle climatisée pour échapper à la chaleur étouffante de ce mois de juin. Les blessés sont, eux, pris en charge par des bénévoles de Médecins sans frontières (MSF) sur des lits d'hôpitaux. Les autres s'entassent sur le pont, à la merci du vent, faute d'abris suffisamment grands. Prévu pour accueillir au maximum 550 personnes, le navire peine en effet à héberger l'ensemble des nouveaux rescapés.

\"L\'Aquarius\", dans la zone de recherche et de sauvetage (SAR) au large des côtes libyennes, le 9 juin 2018.
"L'Aquarius", dans la zone de recherche et de sauvetage (SAR) au large des côtes libyennes, le 9 juin 2018. (KARPOV / SOS MEDITERRANEE)

Comme souvent après un naufrage dans la zone, l'Aquarius se dirige vers le port de Messine, en Sicile. Mais à mi-chemin des côtes italiennes et maltaises, le navire s'arrête : le nouveau ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, refuse d'accueillir le bateau et demande à Malte de prendre sa part. S'ensuit un échange de mails ubuesque entre les autorités italiennes et maltaises durant lequel l'équipage de SOS Méditerranée comprend que le débarquement s'annonce compliqué. Dimanche soir, le couperet tombe. L'Aquarius est sommé de stationner en pleine mer. "On n'avait aucune idée de ce qui allait arriver", rapporte pour franceinfo Aloys Vimard, bénévole de MSF à bord du bateau.

Le stress monte

Après le refus italien, l'anxiété croît chez les migrants. Certains ont déjà tenté la traversée cinq ou six fois et redoutent plus que tout le renvoi en Libye, où ils ont parfois été emprisonnés et torturés. "C'est la panique, un homme menace de se jeter à l'eau", se rappelle la correspondante d'Euronews Anelise Borges, seule journaliste à bord. 

Certains préfèrent essayer de nager, quitte à mourir en mer, plutôt que de retourner vivants en Libye.Antoine Laurent, SOS Méditerranée,à franceinfo

"Notre organisation est prévue pour accueillir les gens trois jours maximum", précise l'humanitaire. Mais avec plus de 600 personnes à bord, les sacs-poubelles s'accumulent, les sanitaires sont pris d'assaut. L'équipage distrait les enfants et tente de rassurer tout le monde. "Pour casser les rumeurs, on essaie de les impliquer, dans le ménage, la distribution de nourriture", témoigne-t-il. Mais étant donné l'éventail de nationalités et la situation anxiogène, il est parfois difficile de se comprendre. Le stress s'accumule aussi chez les membres de l'équipage. "On est en train de tirer sur la ficelle, sur le mental de nos équipes", déplore Antoine Laurent.

Cap sur Valence

Après une nuit d'angoisse à l'arrêt, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, propose d'accueillir l'Aquarius à Valence, un port situé à l'est du pays. Il communique sur son offre dans un tweet publié lundi.

La proposition est accueillie comme un signal positif par l'équipage. Mais le repli vers l'Espagne, à 1 500 km de là, semble alors impensable. Pour rejoindre Valence, le navire surchargé doit affronter des vagues de deux mètres de haut et quitter sa zone de surveillance, où d'autres migrants pourraient avoir besoin de son aideSurtout, le bateau n'a plus que 48 heures de vivres. Lundi, SOS Méditerranée demande donc aux autorités italiennes de les ravitailler : sans cuisine à bord, il faut des aliments déshydratés, des céréales, des sacs-poubelle, mais aussi des savons et des brosses à dents, pour tenir encore plusieurs jours. Ce soir-là, c'est finalement un ravitaillement maltais qui offre un répit aux membres de l'Aquarius

Faute d'autres propositions, l'Aquarius fait cap sur Valence. La Corse a bien offert son hospitalité, mais la France s'est contentée d'indiquer qu'elle était "prête à aider l'Espagne". Surpris de ne pas débarquer en Italie, les rescapés interrogent alors les humanitaires, qui s'efforcent d'expliquer le nouveau trajet, mappemondes à l'appui. "Il y a eu un moment de flottement lors de l'annonce, (...) puis la plupart disaient 'merci l'Europe'", se souvient la journaliste Anelise Borges.

Des vagues de quatre mètres de haut

Mais avant de pouvoir partir, il faut aussi soulager le navire bondé : impossible de rejoindre l'Espagne avec autant de monde à bord. Mardi après-midi, 500 personnes sont donc transférées vers un navire de la marine italienne et un bateau des gardes-côtes, qui accompagneront l'Aquarius jusqu'à Valence. Ne restent à bord de l'embarcation de l'ONG qu'une centaine de personnes, qui nécessitent pour la plupart une surveillance médicale. Moins nombreux, les migrants peuvent désormais prendre une douche. Après plus de 48 heures d'attente, le navire reprend enfin sa route, mercredi. Objectif : la côte espagnole, espérée pour samedi soir.

Mais la météo ne facilite pas son trajet : dans la soirée, des vagues de quatre mètres de haut rendent la traversée éprouvante pour les passagers, confrontés au mal de mer. Sur le pont, les bénévoles tendent les cordes pour éviter que quelqu'un ne passe par-dessus bord. L'équipage redoute alors que le périple, qui semble déjà infini aux rescapés de Libye, ne s'étire jusqu'à dimanche, voire lundi.

À bord de l'Aquarius, l'ambiance s'est tout de même améliorée. Les ravitaillements arrivent enfin à bord ; depuis la Sicile, puis la Sardaigne, îles que le navire a dépassées dans la nuit de jeudi à vendredi, après un détour dû au mauvais temps. En plus de la nourriture, qui arrive une fois par jour, les enfants se sont vu offrir des jouets par les gardes-côtes italiens.

"La situation est devenue vivable, on a l’impression d'être en famille après avoir été submergé par le monde", confie Aloys Vimard. Seule inquiétude : la forte houle annoncée jusqu'à l'arrivée.

Elle n'a pas empêché l'Aquarius et ses naufragés d'arriver à bon port, dimanche 17 juin, après sept jours intenses. Mais pas question pour le navire humanitaire de traîner. Au large des côtes libyennes, dans la zone de sauvetage désertée par le navire humanitaire, le décompte des morts a repris. Mardi, 12 personnes se sont noyées, tandis que 900 autres ont échappé à la mort mercredi, accueillies dans le port sicilien de Catane. Après avoir été reconditionné, l'Aquarius reprendra donc la mer fin juin. Ses 630 rescapés, désormais sur la terre ferme, se préparent, eux, à un nouveau périple.