Cet article date de plus de six ans.

Ukraine : de la Géorgie à l'Alsace-Lorraine, cinq parallèles plus ou moins justifiés sur le conflit

L'Ukraine vit-elle une situation comparable à celle vécue par la Géorgie, la Yougoslavie, voire même l'Alsace-Lorraine ? Francetv info revient sur les parallèles, parfois surprenants, dressés depuis le début de la crise.

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Un milicien pro-russe monte la garde devant un bâtiment de l'administration régionale de Donetsk, dans l'est de l'Ukraine, le 14 avril 2014. (ANATOLIY STEPANOV / AFP)

Pas question de recevoir des leçons de la France. L'attitude de Moscou dans le dossier ukrainien a beau être dénoncée par les Occidentaux, le ministre des Affaires étrangères assume ses méthodes. Sergueï Lavrov a récemment défendu le rattachement de la Crimée à la Russie, dressant un parallèle entre cette péninsule et... le département français de Mayotte.

Depuis le début de la crise, ce n'est pas la première fois que la situation en Ukraine est comparée à l'histoire mouvementée d'autres territoires. A l'occasion des pourparlers organisés à Genève (Suisse), jeudi 17 avril, francetv info revient sur cinq de ces parallèles, des plus sérieux aux plus inattendus.

La Géorgie, pour le déroulement du conflit

Les événements en Ukraine ont été comparés à de multiples reprises au scénario géorgien. En 2008, la Russie est intervenue dans son ancienne république, devenue indépendante en 1991 au moment de la chute de l'URSS, pour soutenir les régions séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie.

Comme en Ukraine, l'intervention trouvait son point de départ dans le rapprochement du pays avec l'Occident : le président géorgien demandait alors son adhésion à l'Otan. Comme en Ukraine, Moscou avait justifié son implication par sa volonté de protéger ses ressortissants et les populations russophones sur le territoire de son voisin.

Pourquoi la situation est différente. La Géorgie n'est pas l'Ukraine, ne serait-ce que par sa taille, mais aussi par son influence. 600 000 km² et 45 millions d'habitants aux portes de l'Union européenne d'un côté, contre un peu moins de 70 000 km² et 4,3 millions d'habitants dans le Caucase de l'autre.

La différence réside également dans la durée du conflit : en 2008, l'intervention russe n'avait duré que quelques jours avant qu'un cessez-le-feu ne soit déclaré, sans pour autant que Moscou ne quitte l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie. Président géorgien en 2008, Mikheil Saakachvili dénonce dans le Guardian (en anglais) l'impunité dont Vladimir Poutine a bénéficié à l'époque et appelle l'Occident à "tirer les leçons" de ce précédent.

"On a évoqué à cette époque-là des sanctions contre la Russie, mais en définitive, aucune n'a été prise, rappelle à francetv info Anne de Tinguy, professeure à l'Inalco et chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales de Sciences Po. Très vite, les relations russo-occidentales sont revenues à la normale." Les Occidentaux peuvent-ils agir différemment aujourd'hui ? Malgré les sanctions ciblées déjà adoptées, difficile de penser que l'Occident va marquer une vraie rupture avec le Kremlin, souligne la spécialiste, tant ils ont intérêt à garder des rapports cordiaux avec Moscou.

La Yougoslavie, pour les risques de partition

La situation en Ukraine peut-elle dégénérer jusqu'à une partition du territoire ? Ce scénario d'un éclatement "à la yougoslave" est évoqué par plusieurs médias, dont le New York Times et le Guardian. Dans les années 90, le pays s'était disloqué dans la violence, donnant naissance à la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, le Monténégro et le Kosovo.

Pour le Guardian (en anglais), l'existence de milices locales permet de dresser un premier parallèle entre les deux pays. La composante ethnique, qui a été au coeur du conflit yougoslave, pourrait également émerger en Ukraine, avec par exemple la présence des Tatars en Crimée, note Le Monde (article payant). Dans le New York Times (en anglais), un journaliste compare les inquiétudes de cette population musulmane, minoritaire dans la péninsule, à celle des Bosniaques face aux Serbes dans les années 90.

Vladimir Poutine a lui aussi usé du parallèle yougoslave, comparant le rattachement de la Crimée à la Russie à l'indépendance du Kosovo. En 1999, l'Otan avait frappé le régime de Slobodan Milosevic, contraignant les forces serbes à se retirer de la zone. "Pour une raison inconnue, ce que peuvent les Albanais du Kosovo (et nous les respectons) est interdit aux Russes, Ukrainiens et Tatars en Crimée ?, a argué le président russe. Ce n'est même pas la politique de deux poids deux mesures, c'est un cynisme étonnant."

Pourquoi la situation est différente. "Le parallèle avec le Kosovo est malvenu", juge Anne de Tinguy. Les frappes de l'Otan en 1999 sont intervenues après de très longues négociations pour essayer de faire fléchir le président Milosevic, et le nombre de victimes était déjà très important." Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui en Ukraine, explique la spécialiste.

Même si la situation se tend sur le terrain, dans l'est du pays, et si Vladimir Poutine agite le spectre d'une "guerre civile", le pays n'a pas non plus basculé à l'heure actuelle dans un conflit fondé sur un caractère ethnique. Mais plusieurs spécialistes, comme François Heisbourg de la Fondation pour la recherche stratégique dans Les Echos, estiment désormais qu'un tel scénario "n'est pas exclu". Anne de Tinguy reste cependant prudente quant à une partition du territoire : "une tragédie" selon elle, en raison de l'existence d'une véritable "histoire ukrainienne".

Taïwan, pour les causes de la crise

"Un petit pays qui a passé des années à vivre dans l'ombre d'une grande puissance." Cela ne vous rappelle rien ? D'après le magazine Business Week (en anglais), la situation en Ukraine n'est pas si éloignée de celle de Taïwan, en Asie du Sud-Est, territoire revendiqué depuis des décennies par la Chine continentale.

Des manifestations étudiantes ont eu lieu ces dernières semaines, pour protester contre un accord commercial entre Taipei et Pékin. Un projet de partenariat controversé avec un puissant voisin, mené par un président impopulaire, pas franchement bienveillant avec son opposition. Là encore, autant de raisons, selon Business Week, de voir des similitudes entre les deux pays.

Pourquoi la situation est différente. Sauf qu'à Taiwan, la démocratie et l'économie sont bien plus robustes qu'en Ukraine, décrypte Slate (en anglais). A titre d'exemple, le PIB s'élève à plus de 20 000 dollars par habitant, contre moins de 4 000 du côté de Kiev. Les relations avec Pékin se sont apaisées ces dernières années et l'opinion de la population est assez claire, note le site. Selon le New York Times (en anglais), qui cite un sondage réalisé fin 2013, plus de 80% des Taïwanais sont en faveur du maintien du statu quo entre les deux pays.

Mayotte, pour le référendum contesté

Comment la France peut-elle critiquer le rattachement de la Crimée à la Russie quand elle a fait de même avec Mayotte ? C'est en substance l'argument du ministre des Affaires étrangères russe, dans une tribune publiée par le Guardian (en anglais) et dans une interview télévisée relayée par Le Monde.

Sergueï Lavrov s'appuie sur le cas du 101e département de l'Hexagone. En 1974, l'archipel des Comores, colonie française à laquelle Mayotte était rattachée, vote majoritairement en faveur de son indépendance, rappelle Mayotte 1ere. Sauf que le gouvernement choisit de prendre en compte les résultats du référendum île par île. Contrairement aux autres Comoriens, les Mahorais ont voté oui : Mayotte reste en France, et ce même si l'Assemblée générale ONU a déclaré les résultats "nuls et non avenus".

Pourquoi la situation est différente. Certes, la Crimée a voté le rattachement à la Russie lors d'un scrutin non reconnu par la communauté internationale. Comme lorsque Mayotte a choisi de rester dans le giron français. Mais à la différence de la Crimée, péninsule d'une Ukraine indépendante, Mayotte faisait partie d'une colonie française avant le vote, note Le Monde.

Autre différence : alors que le référendum en Crimée a été organisé à la va-vite, le vote aux Comores était l'aboutissement d'un long processus de décolonisation.

L'Alsace-Lorraine, pour l'histoire du territoire

"La Crimée, c'est l'Alsace-Lorraine des Russes", assure Hélène Carrère d'Encausse. Invitée de France Culture, l'académicienne russophile a contesté le terme d'"annexion" de la péninsule ukrainienne par Moscou. Vladimir Poutine "a récupéré" la région, "ce qui n'est pas tout à fait pareil", explique-t-elle : "Qui oserait dire que nous avons annexé l'Alsace-Lorraine ?"

L'argumentaire est repris par ProRussia.tv, site francophone pro-Kremlin, qui va même plus loin. Si comme la Crimée, l'Alsace-Lorraine avait pu choisir par référendum entre la France et l'Allemagne, en 1914, on aurait "évité la Première guerre mondiale", peut-on lire. Rien que ça.

Pourquoi la situation est différente. A ceci près que la Crimée a été rattachée à l'Ukraine en temps de paix. En 1954, le leader soviétique de l'époque, Nikita Khrouchtchev, décide de rattacher la province à la République socialiste soviétique d'Ukraine, plutôt qu'à celle de Russie. Un cadeau, explique Rue89, à l'occasion du 300e anniversaire du rattachement de l'Ukraine à la Russie.

A contrario, l'Alsace-Lorraine est en majeure partie devenue allemande en 1871 à la faveur du traité de Francfort. Le transfert du territoire n'était alors pas un cadeau, mais la conséquence d'une défaite militaire de la France sur son voisin d'outre-Rhin.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.