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Reportage "Tout recommencer à l'étranger" ou "rester silencieux" : la nouvelle vie de ces journalistes russes exilés en Lettonie

Article rédigé par Valentine Pasquesoone - Envoyée spéciale à Riga (Lettonie)
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min
Kirill Martynov, rédacteur en chef de "Novaïa Gazeta Europe", le 27 juin 2022 à Riga (Lettonie). 
 (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Menacés par une répression de plus en plus sévère, plusieurs centaines de reporters ont fui la Russie pour rejoindre Riga, la capitale lettone. Un exil nécessaire à la survie du journalisme indépendant russe.

"Nous allons préparer un article sur l'attaque. Il sera prêt demain matin." Comme chaque jour, la conférence de rédaction de la Novaïa Gazeta Europe débute en visioconférence depuis Riga. Pour échapper à la censure et à la répression, qui se sont encore accrues en Russie depuis le début de la guerre en Ukraine, une partie de l'équipe de la Novaïa Gazeta, prestigieux journal d'investigation indépendant moscovite, s'est réfugiée dans la capitale de la Lettonie. Depuis les rives de la Baltique, elle a lancé un nouveau média. Signe de son engagement pro-européen, elle a accolé le terme "Europe" à son célèbre nom. 

Quinze journalistes et leur rédacteur en chef, Kirill Martynov, se retrouvent pour une discussion éditoriale. Exilée, la rédaction est éclatée entre plusieurs pays, mais la plupart de ses membres ont posé leurs valises à Riga. A un millier de kilomètres de Moscou, le ton de la discussion contraste avec celui des médias d'Etat russes. La rédaction ne craint plus de travailler sur le bombardement par l'armée russe du centre commercial de Krementchouk, dans le centre-est de l'Ukraine. Le renvoi d'une universitaire pour ses positions anti-guerre est également évoqué, tout comme la chute des actions du géant gazier russe Gazprom.

Des journalistes "paralysés" en Russie

Dans la capitale lettone, la jeune rédaction de la Novaïa Gazeta Europe se fait discrète dans les locaux d'une maison d'édition locale. Seule une bannière portant le nom du média permet d'identifier les bureaux de l'équipe, cachés derrière des étagères remplies de magazines. L'adresse doit rester secrète, de même que celle de l'espace de cotravail qui accueille l'équipe réduite de Pskovskaya Guberniya, un média régional russe, lui aussi exilé à Riga. Une question de sécurité, compte tenu des menaces subies en Russie. 

Des journalistes du média régional russe Pskovskaya Guberniya travaillent ensemble dans un espace de cotravail, le 28 juin 2022 à Riga (Lettonie).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Le 5 mars, la rédaction de Pskovskaya Guberniya a reçu une visite qui a signé l'arrêt de mort de leur travail en Russie. Neuf policiers ont débarqué pour une perquisition dans les locaux installés à Pskov, une ville du nord-ouest du pays, non loin des frontières estonienne et lettone. "Ils se sont précipités à l'intérieur et ont bousculé un invité", assure Denis Kamalyagin, rédacteur en chef témoin de l'événement. "Ils nous ont forcés à nous allonger à même le sol, les mains derrière la tête, pendant vingt minutes."

"La perquisition a duré quatre heures. Ils ont saisi 52 ordinateurs, téléphones, documents... Nous avons tous pensé que nous allions être arrêtés."

Denis Kamalyagin, rédacteur en chef de Pskovskaya Guberniya

à franceinfo

Les autorités ont bloqué le site du journal. Des reporters ont commencé à fuir leur pays. Un départ précipité par le vote d'une loi de censure qui prévoit jusqu'à quinze ans de prison pour la diffusion d'"informations mensongères sur l'armée russe". Le rédacteur en chef, l'un des premiers Russes qualifiés d'"agent étranger" par les autorités, a décidé de partir. "J'étais incapable de continuer mon travail en Russie. Nous nous sentions paralysés." D'autres policiers fouilleront le domicile de ses parents au lendemain de son départ, raconte Denis Kamalyagin

En foulant le pavé des rues de Riga, la petite capitale balte aux façades Art nouveau colorées, le journaliste tente de convaincre son équipe de le rejoindre. Certains se sont réfugiés en Turquie et hésitent à tirer un trait sur le journalisme. "Je leur ai montré que nous avions le soutien dont nous avions besoin en Lettonie", relate Denis Kamalyagin. Au printemps, la rédaction s'est reformé à Riga, à 300 kilomètres de Pskov. Seuls trois contributeurs restent encore du côté russe de la frontière. 

Un article sur le site de Pskovskaya Guberniya, le 28 juin 2022 à Riga (Lettonie).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

"Pas de salaire", mais des "donateurs"

Les reporters ne disposent plus que de quelques ordinateurs portables, prêtés ou offerts par un donateur. "Ils sont partis avec un sac sous le bras", souligne l'une des personnes qui, discrètement, leur vient en aide depuis leur arrivée. Celle que les journalistes russes appellent leur "héroïne" préfère rester anonyme, tout comme le groupe d'ONG qui maintient à flot ces médias déracinés. 

Ces organisations assistent les journalistes expatriés dans leurs demandes de visas, de logements, de comptes en banque... "Nous n'avions pas d'argent de côté en arrivant. Ce que nous avions en roubles était inaccessible et les banques ne souhaitaient pas ouvrir de comptes pour des Russes" à cause des sanctions internationales visant l'économie russe, énumère le journaliste du Pskovskaya Guberniya, Artem Avanesov. Encore aujourd'hui, "nous n'avons pas de salaire, nos donateurs paient pour notre loyer, nos factures", confie-t-il, le mot "espoir" tatoué sur le bras.

"Nous avons été aidés à tous les niveaux. Sans cette aide, nous aurions été au bord du gouffre."

Artem Avanesov, journaliste à Pskovskaya Guberniya

à franceinfo

Artem Avanesov et Svetlana Avenesova, sa collègue et épouse, vivent à Riga dans un studio ressemblant à leur appartement de Pskov. Une manière, glisse le reporter, d'apaiser "le choc" de l'émigration. Trois mois après leur installation, "le principal obstacle reste le visa, le permis de travail", poursuit Svetlana, car la rédaction ne possède, à ce stade, que de simples visas touristiques. Denis Kamalyagin consulte une avocate pour l'enregistrement de son média comme organisation à but non lucratif. Une manière, dit-il, d'obtenir davantage de soutien financier et matériel. "Nous pouvons tenir encore quatre mois", prévient le rédacteur en chef.

Les reporters de Pskovskaya Guberniya font partie des quelque 200 Russes, salariés ou collaborateurs de médias indépendants et leurs proches, accompagnés dès leurs premiers jours dans la capitale lettone. "Nous pensions les aider pour trois mois, désormais il s'agit de les aider pour six mois", pointe la bienfaitrice de ces exilés, évoquant 60 autres journalistes sur liste d'attente. Un soutien logistique, légal et financier fragile, mais qui, pour elle, est "la meilleure manière de lutter contre la désinformation" en Russie. 

"Nous sommes plus libres aujourd'hui"

Pour Kirill Martynov, le rédacteur en chef de la Novaïa Gazeta Europe, deux options se présentaient en mars : "tout recommencer à l'étranger" ou "rester silencieux et perdre notre dignité professionnelle". "Nous étions le dernier média indépendant en Russie, et maintenant nous sommes le premier à l'étranger", avance fièrement cet universitaire à la tête du projet.

La Novaïa Gazeta Europe a d'abord été "une opération d'évacuation" impliquant une cinquantaine de personnes, dont plus de trente à Riga. Kirill Martynov se bat maintenant pour retrouver son lectorat de l'avant-guerre, et développer un média russe pro-européen, loin de Moscou. Lancé d'abord sur Telegram le 7 avril, la Novaïa Gazeta Europe a vu le jour sous forme de site web le 20 avril, avant une première édition papier le 9 mai, en letton et en russe. 

La première édition papier de "Novaya Gazeta Europe", parue le 9 mai 2022.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

L'autre défi, désormais, c'est celui de la protection des sources et des collaborateurs du journal restés en Russie. "Ils travaillent dans l'ombre", lance le rédacteur en chef. Leurs noms sont modifiés, leurs salaires réglés en cryptomonnaies et les informations passent uniquement par des messageries sécurisées.

Les liens avec le terrain sont plus complexes, mais "nous sommes plus libres aujourd'hui", relève Arnold Khachaturov, journaliste propulsé rédacteur en chef adjoint de ce nouveau média, qu'il qualifie avec le sourire de "nouvelle version du même journal". Des enquêtes impossibles en mars paraissent désormais dans la Novaïa Gazeta Europe, comme ces sujets sur les oligarques russes ou la mobilisation forcée.  

"Nous recensions des pertes russes en Ukraine et nous ne pouvions pas les publier. Maintenant, nous pouvons."

Arnold Khachaturov, rédacteur en chef adjoint de la "Novaïa Gazeta Europe"

à franceinfo

Ces reporters ne cessent de ruser pour continuer d'informer. A Pskovskaya Guberniya, Svetlana Avenesova, responsable de l'information en continu, utilise un VPN pour accéder aux sites russes bloqués à l'étranger. Artem Avanesov, chargé des productions sonores et visuelles, utilise son matériel personnel. "La qualité en souffre" mais, au moins, "nous avons repris nos habitudes de travail". L'arrivée d'une partie de l'intelligentsia russe à Riga est aussi source de nouveaux contacts. 

Des journalistes de "Novaïa Gazeta Europe" enregistrent un podcast, le 27 juin 2022 à Riga (Lettonie).  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

"Ni totalement ici, ni totalement là-bas"

Dans un quartier plus excentré de Riga, la journaliste Olesia Ostapchuk, 25 ans, n'a pas fini de défaire les quelques cartons arrivés la veille de la capitale russe. La jeune femme les attendait depuis des mois, elle qui a tout quitté avec une valise, quelques livres et des robes légères. Son studio, minimaliste, témoigne d'un départ de Russie dans l'urgence. 

Reporter pour le site russe Holod, Olesia Ostapchuk travaillait sur des sujets de société et judiciaires et voyageait souvent dans des régions reculées. Quand les forces russes sont entrées en Ukraine, la journaliste a ressenti le besoin de partir. "J'étais surprise de voir des amis proches très enthousiastes à l'égard de la guerre. Moi, j'avais des membres de ma famille en Ukraine, en pleurs et en panique car ils étaient bombardés." La journaliste projette d'abord de partir un temps en Géorgie en passant par l'Arménie. Mais son vol est annulé et la loi sur la censure signée. Elle fuit alors vers Kaliningrad, puis traverse la frontière lituanienne à pied au milieu de la nuit. Direction la Lettonie et Riga, où plusieurs de ses collègues ont également émigré. 

La journaliste russe Olesia Ostapchuk dans son studio à Riga (Lettonie), le 29 juin 2022.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Dans la ville balte, la reporter a retrouvé une certaine routine professionnelle, malgré l'impossibilité de travailler sur le terrain dans son pays. Le défi est maintenant plus personnel. Olesia Ostapchuk n'a pu dire au revoir ni à sa grand-mère, qui l'a élevée en Sibérie occidentale, ni à son compagnon. Ils se sont vus une dernière fois en février, sans savoir que tout basculerait une poignée de semaines plus tard.

"J'ai l'habitude de vivre seule, mais ma grand-mère et mon compagnon me manquent terriblement."

Olesia Ostapchuk, journaliste pour le site Holod

à franceinfo

Le compagnon de la journaliste espère à son tour s'en aller, mais il pourrait être mobilisé pour rejoindre les forces russes. Quant à sa grand-mère, "elle ne sait pas que j'ai émigré, elle pense que je suis ici pour un travail au long cours, confie Olesia Ostapchuk. Parler de cela avec elle serait un choc trop important." Elle-même admet que le sujet de son futur est une question "très difficile".

La jeune reporter aimerait retrouver sa Russie d'avant, sans savoir si cela sera un jour possible. "C'est comme être dans le flou : ni totalement ici, ni totalement là-bas", illustre sa collègue Victoria Lee. La journaliste russe ne veut surtout pas se plaindre : à Riga, elle travaille librement, entourée de son mari, de collègues et d'amis proches. "Nous sommes bien ici, mais nous préférerions rentrer quand cela sera sûr. La question, c'est de savoir quand ce moment viendra." 

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