Ukraine : pourquoi le mouvement de contestation s'est subitement durci

Un chapelet de lois jugées liberticides a été adopté au Parlement, le 16 janvier, entraînant la colère des manifestants et de l'opposition.

Une femme s\'adresse à des policiers, le 14 janvier 2014, à Kiev (Ukraine), lors d\'une manifestation de victimes de l\'accident nucléaire de Tchernobyl.
Une femme s'adresse à des policiers, le 14 janvier 2014, à Kiev (Ukraine), lors d'une manifestation de victimes de l'accident nucléaire de Tchernobyl. (SERGEI SUPINSKY / AFP)

Quand la Russie a sorti un gros chèque pour garder l'Ukraine dans son giron mi-décembre, le mouvement de protestation débuté le 21 novembre 2013 semblait en nette perte de vitesse, en pleine période de fêtes. Après des semaines de contestation du régime du président Viktor Ianoukovitch à Kiev, ce dernier était parvenu à écarter définitivement la perspective d'un accord de libre-échange avec l'Union européenne.

Mais le 16 janvier, subitement, tout est reparti. Plus violemment, encore. Ce jour-là, les députés proches du régime ont adopté à l'improviste un chapelet de lois répressives, entraînant la colère des manifestants et des partis d'opposition, dont une partie campe sur la place centrale de Kiev.

Ce qui s'est passé le 16 janvier

Jeudi 16 janvier, quand les députés de l'opposition se rendent au Parlement, ils s'attendent à s'affronter sur le projet de budget 2014. Sans débat, il est rapidement adopté. Et, soudain, une avalanche de textes est brutalement mise au vote par le Parti des régions, pro-Ianoukovitch, rapporte Le Figaro. L'opposition pro-européenne, décontenancée, est totalement prise au dépourvu.

A main levée, dans un pays où la règle est le vote électronique, une série de lois est adoptée.

Les députés du Parti des régions favorables au président Ianoukovitch votent à main levée, le 16 janvier 2014.
Les députés du Parti des régions favorables au président Ianoukovitch votent à main levée, le 16 janvier 2014. (GLEB GARANICH / REUTERS)

"Coup d'Etat", "usurpation de pouvoir", "point de non-retour", "violation de la législation", s'étouffent les députés de l'opposition. Dans la salle, on en vient aux mains. En sortant, les élus de l'opposition sont atterrés.

 

Des députés ukrainiens, le 16 janvier 2013, à Kiev.
Des députés ukrainiens, le 16 janvier 2013, à Kiev. (GLEB GARANICH / REUTERS)

Journaliste et chercheuse spécialiste de l'Ukraine, Annie Daubenton parle sur RFI d'un "coup d'Etat constitutionnel. C'est-à-dire que toutes les règles légales et constitutionnelles ont été enfreintes. En vingt minutes, une quinzaine de textes enfreignant les droits de l'homme et enfreignant les libertés fondamentales ont été votés à main levée et dans une atmosphère qui ne permettait absolument pas de dire si effectivement il y avait majorité ou pas."

 Ce que contiennent les lois

L'installation de tentes, de scènes ou de haut-parleurs non autorisés au préalable peut être punie de quinze jours de prison maximum ou de près de 500 euros d'amende. En outre, les personnes et les organisations accusées de fournir des équipements aux contrevenants pourraient risquer une amende de près de 1 000 euros ou une peine de dix jours de prison.

Les personnes bloquant des bâtiments officiels sont passibles de peines de prison allant jusqu'à cinq ans. Ces deux premières mesures semblent directement viser les manifestants occupant la place centrale de Kiev.

Les personnes manifestant avec un masque ou un casque sur la tête ou celles manifestant dans des cortèges de voitures peuvent également faire l'objet de mesures restrictives ou d'amendes.

La diffamation sur internet sera aussi punie par une amende ou des travaux d'intérêt général. "Le moindre site internet d'information court le risque d'être bloqué à l'initiative d'une 'Commission des liens et de l'informatisation', sans décision préalable de l'autorité judiciaire", explique Le Figaro.

La "collecte, la conservation et la propagation d'informations confidentielles sur les juges et les membres de leur famille" sont passibles d'une peine allant jusqu'à deux ans de prison, voire trois ans si ces actes sont dirigés contre les collaborateurs des forces de sécurité, ajoute le journal.

Les médias jugés coupables d'"extrémisme" risquent des peines similaires, selon Le Figaro, qui explique que "cette accusation peut être portée contre toute personne 's'ingérant d'une manière illégale dans le travail des organes du pouvoir', ou en se rendant coupable 'd'incitation à la haine'". Reporters sans frontières dénonce un "basculement autoritaire" et "des amendements qui restreignent drastiquement la liberté de l’information et d’autres libertés fondamentales pourtant garanties par la Constitution".

Les ONG recevant des subventions de l'étranger et ayant une "activité politique" doivent se faire répertorier comme "agents de l'étranger". Pour Human Rights Watch, l'Ukraine "a fait en vingt minutes ce que la Russie a fait en deux mois après l’investiture de Poutine".