Guerre en Ukraine : pourquoi la livraison de chars Leclerc pose un sacré dilemme à la France

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Un char Leclerc est chargé sur un train, le 8 novembre 2022 à la base militaire de Mourmelon-le-Grand (Marne), avant une mission en Roumanie. (FRANCOIS NASCIMBENI / AFP)
Kiev souhaite obtenir les chars de combat français et cette demande a été instruite par l'armée française. L'éventuel intérêt opérationnel d'une telle livraison reste toutefois à définir, d'autant que la France doit composer avec un parc limité de ses fameux véhicules blindés.

Cela fait des mois que l'Ukraine réclame des chars de combat occidentaux. Kiev ne cache plus son impatience et appelle ses alliés à livrer des chars et à "cesser de trembler devant Poutine". Le message a bien été reçu à Paris, dont les chars de combat Leclerc pourraient être convoités. A la demande d'Emmanuel Macron, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a annoncé au Sénat qu'il avait instruit une procédure pour examiner la requête. La question de la livraison de matériel militaire à l'Ukraine est aussi au cœur des discussions, vendredi 20 janvier, à la réunion de Ramstein, en Allemagne. 

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La cellule dédiée du ministère des Armées français doit cependant résoudre une difficile équation, compte tenu de la faible quantité de ces blindés lourds dans le parc français. Il y a, d'un côté, une approche "pragmatique", qui s'interroge sur le cadre opérationnel d'une telle livraison, et, de l'autre, une vision plus politique des enjeux. Livrer de tels blindés pourrait adresser un signal fort à Berlin, qui refuse toujours de donner son feu vert pour les transferts de ses chars de combat Leopard 2, l'alter ego allemand du Leclerc.

"L'un des meilleurs" chars au monde

"Kiev perd beaucoup de chars et a du mal à équiper ses brigades blindées", explique à franceinfo Stéphane Audrand, consultant spécialisé dans l'armement. Par le passé, plusieurs pays (Pologne, République tchèque, Pays-Bas...) ont déjà livré des centaines de chars T-72 de conception soviétique, qui présentent l'avantage d'être immédiatement pris en main par les forces ukrainiennes, rompues à ce matériel. "Mais celles-ci cherchent désormais à faire monter en gamme leurs capacités blindées."

Le marathon diplomatique des derniers mois en témoigne. Dans cette optique, le Leclerc français fait figure de candidat idéal – tout comme l'Abrams américain, le Challenger 2 britannique, le Leopard 2 allemand ou le K2 sud-coréen. "C'est un véhicule de combat pour les armées modernes, l'un des meilleurs du monde", résume Stéphane Audrand. "Il combine les trois critères d'un char : mobilité, protection et puissance de feu. La conduite de tir est excellente. Le canon ne bouge pas, même en roulant à 50 km/h." L'équipage n'est composé que de trois hommes, contre quatre pour les Abrams, grâce au chargeur automatique.

Un effet de seuil pour être réellement efficace

Un escadron (une compagnie) compte trois pelotons de quatre chars et d'un char de commandement, soit 13 blindés. Au-dessus, un bataillon compte lui trois compagnies et d'un char de commandement, soit 40 blindés. Reste à savoir combien de véhicules la France devrait livrer pour espérer soutenir efficacement l'Ukraine. Un escadron de Leclerc est aujourd'hui présent en Roumanie, à des fins de dissuasion. En Ukraine, une telle unité pourrait avoir vocation "à répondre à des objectifs très spécifiques, mais sans aucune capacité d'absorber d'éventuelles pertes", imagine Stéphane Audrand.

La Pologne, entre autres, s'est dite prête à livrer 14 exemplaires de Leopard 2, mais encore faut-il qu'elle obtienne l'aval de l'Allemagne. Les Britanniques, avec leurs Challenger 2, pourraient également offrir une unité à l'état-major ukrainien, à la manière d'un "pion de luxe" disponible au besoin. "L'envoi de 10 unités par le Royaume-Uni serait un cadeau empoisonné", avertit pourtant Léo Péria-Peigné, expert en armement à l'Ifri, auprès de l'AFP. "Cela nécessiterait de mobiliser toute une filière de formation et de maintenance pour un taux de disponibilité limité et donc un effet minimal sur le terrain."

Contrairement aux T-72 soviétiques, les chars occidentaux supposent "une formation de quatre à six mois" pour les effectifs concernés, insiste Stéphane Audrand. "Au vu de la pénurie de personnels ukrainiens, y compris de tankistes, est-ce que ça en vaut la peine ? Pour une quarantaine de chars, peut-être. Mais pour une douzaine ?" Pour être efficaces, les livraisons doivent être pensées à l'échelle du bataillon, selon lui. D'autant qu'un mélange des chars impose de dédoubler le soutien et la maintenance, afin de répondre aux caractéristiques respectives des blindés. Une opération complexe à gérer, voire contre-productive.

Un parc limité et pas de plan B avant 2040

Reste que les chars Leclerc sont rares : 406 exemplaires ont été produits pour la France et 388 pour les Emirats arabes unis. Ce contrat s'était d'ailleurs terminé avec pertes et fracas pour le fabricant, Nexter.

Des coups de rabot successifs ont ensuite entraîné une réduction du parc de chars Leclerc, aujourd'hui limité à 220 unités. La France ne produit plus aucun Leclerc depuis 2008. "Depuis 1990 et la chute des budgets de la défense, il ne reste à la France que 222 de ces chars, contre 1 500 chars lourds il y a vingt ou trente ans", souligne sur franceinfo l'ancien colonel Peer de Jong, vice-président de l'institut de formation Themiis et spécialiste de géopolitique.

Par ailleurs, une première cinquantaine d'unités sont en cours de modernisation (de 2021 à 2024), dans le cadre du programme Scorpion des armées. Les 18 premières unités seront livrées en fin d'année, mais cette mise à jour réduit encore le nombre de blindés actuellement disponibles.

Le plus problématique, c'est qu'aucune solution de repli n'est prévue avant de longues années. Le projet franco-allemand MGCS, dont l'objectif est de remplacer les Leclerc et les Leopard 2, n'aboutira pas avant 2040, dans un scénario optimiste. A court terme, en résumé, les éventuels dons seront synonymes d'abandon. C'est toute la différence avec les livraisons de canons Caesar, toujours fabriqués en nombre par Nexter. Et avec les blindés de reconnaissance AMX-10 RC, en cours de remplacement par les Jaguar.

Un geste symbolique pour convaincre Berlin ?

Les 190 autres Leclerc, placés en "stockage longue durée", ne sont plus opérationnels en l'état. "Ce parc est aujourd'hui à des niveaux divers de décrépitude, commente Stéphane Audrand. Et il est en voie de cannibalisation, pour réutiliser les pièces détachées. Il faudrait un effort industriel coûteux, sur plusieurs années, pour inverser la tendance".

"Si la France veut conserver une composante blindée, elle ne donne pas ses Leclerc. Si elle veut faire pression sur l'Allemagne et faire un coup politique, elle peut en donner une douzaine et survivre. Mais si la France souhaite privilégier l'Ukraine, elle doit en donner 40 ou 50", résume Stéphane Audrand. Au risque d'obérer la composante blindée de son armée. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a rappelé mercredi l'un des principes fondamentaux de ces livraisons : "Ne pas affaiblir notre système de défense."

"Envoyer une douzaine de Leclerc entamerait la crédibilité de la composante blindée française. En envoyer une cinquantaine la sacrifierait."

Stéphane Audrand, consultant spécialisé dans l'armement

à franceinfo

Washington ayant signifié son refus de fournir des Abrams, tous les regards se tournent donc vers l'Allemagne et ses Leopard 2, car leur nombre est très important sur le continent européen (environ 1 700 chars répartis dans plusieurs pays). "L'Allemagne a été plus rapide à mettre en service ce char", à partir de la fin des années 1970. "Disposant d'un immense parc de blindés, le pays a écoulé ses unités dans toute l'Europe, avec une politique commerciale agressive et un coût unitaire réduit". Une coalition pourrait permettre d'atteindre un nombre important d'unités, et d'obtenir des résultats sur le terrain.

"Ce qui serait bête, ce serait d'envoyer les Leclerc en dernier"

C'est précisément ici que la France peut jouer un rôle, estime auprès de franceinfo Pierre Haroche, chercheur en sécurité internationale à l'université Queen Mary de Londres. "Avant de s'interroger sur l'efficacité militaire d'une quinzaine de Leclerc, il faut considérer le potentiel effet multiplicateur" de cette décision. Le chercheur rappelle ainsi la décision allemande de livrer des blindés légers Marder, après l'annonce de la France sur les AMX-10 RC. "Chaque pays fait son choix en fonction de contraintes propres et en regardant les autres", poursuit-il. A commencer par l'Allemagne, qui a la main sur le dossier.

"Ces chars Leclerc, ce ne sont pas simplement des chars. C'est la France, en tant que puissance militaire européenne, et sa position traduite en actes."

Pierre Haroche, chercheur en sécurité internationale à l'université Queen Mary de Londres

à franceinfo

"La France a tout intérêt à assumer ce leadership, là où Vladimir Poutine joue la carte de l'épuisement de l'aide occidentale, poursuit Pierre Haroche. Elle peut montrer, au contraire, qu'elle gagne en force". C'est aussi l'occasion de poursuivre la logique d'autonomie stratégique européenne, ardemment défendue par Emmanuel Macron à Versailles, en mars 2022. "Ce qui serait bête, c'est d'envoyer les Leclerc en dernier. La France a tout intérêt à jouer son rôle à un moment crucial, avec un maximum de rentabilité politique."

La question des chars de combat sera à l'ordre du jour du sommet des ministres de la Défense des alliés de l'Ukraine, vendredi à Ramstein (Allemagne). "Nous avons un échange très transparent et clair avec les Ukrainiens, glisse à franceinfo une source proche du dossier. Ils sont reconnaissants envers la France d'avoir promis des AMX-10 RC, ce qui a permis de lever un tabou. Ils nous demandent surtout des Caesar et de la défense sol-air."

Concernant le Leclerc, les Ukrainiens, selon cette même source, savent que c'est "assez compliqué, pour des questions de maintenance et de technologie. S'ils en voulaient, ils l'auraient demandé depuis longtemps. Mais en revanche, ils ont bien ciblé les Leopard."

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