Guerre en Ukraine : à quoi joue Moscou en accusant Kiev de développer une "bombe sale" ?

Depuis dimanche, la Russie agite la menace de cette bombe radiologique que l'Ukraine souhaiterait, selon elle, utiliser. Une affirmation rejetée par Kiev et ses alliés occidentaux.

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Le président russe, Vladimir Poutine, lors d'un entretien avec son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, le 4 juillet 2022 au Kremlin (Russie). (MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK VIA AFP)

La Russie abat une nouvelle carte dans sa guerre contre l'Ukraine : Moscou accuse Kiev de développer une "bombe sale". Le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a multiplié les coups de fil dans les capitales occidentales, dimanche 23 octobre, afin de propager cette thèse. Son récit a été développé, lundi, lors d'un briefing de l'armée russe. "Deux organisations ukrainiennes ont des instructions spécifiques pour la fabriquer", a déclaré le général Igor Kirillov, en charge des substances radioactives, des produits chimiques et biologiques. Selon le haut-gradé, cette arme conçue par l'Ukraine serait même entrée "dans sa phase finale" de développement.

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Des accusations balayées dès dimanche par Volodymyr Zelensky. "Si la Russie affirme que l'Ukraine serait en train de préparer quelque chose, cela signifie une seule chose : la Russie a déjà préparé tout cela", a répliqué le président ukrainien, ajoutant : "Je crois que désormais le monde doit réagir aussi durement que possible." Son ministre des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a lui dénoncé des "affabulations russes", qualifiées d'"absurdes et de dangereuses". Cette menace d'une "bombe sale" ukrainienne brandie par le régime de Vladimir Poutine soulève de nombreuses interrogations.

Une bombe contenant des matériaux radioactifs détournés

"Dans la doctrine des renseignements occidentaux, le concept de 'bombe sale' était jusqu'ici évoqué dans un cadre 'subétatique'", explique à franceinfo Olivier Lepick, spécialiste des armes chimiques : ils n'envisageaient pas son utilisation par un Etat, mais par des entités plus informelles, tels des groupes terroristes. "Cela désigne la possibilité, pour une entité terroriste, de mettre la main sur quelques kilos de césium 137 ou de strontium 90 [des éléments radioactifs], de les emballer dans un dispositif explosif conventionnel et de faire détoner la charge, entraînant la dissémination de matières radioactives sur la cible."

Contrairement à une arme atomique, dont l'explosion résulte de la fission (bombe A) ou de la fusion (bombe H) nucléaires, il n'y a pas d'effet létal massif, poursuit Olivier Lepick. Le principal danger provient de l'exposition ou non à des radiations. "L'effet recherché est surtout psychologique, afin de terroriser des populations. Les pathologies liées à l'exposition aux radiations mettent plusieurs semaines, mois, voire années avant de se déclarer, selon le niveau d'exposition." Selon Moscou, Kiev chercherait à mettre en péril des dizaines de milliers de personnes sur "une superficie pouvant atteindre plusieurs milliers de kilomètres carrés", y compris en Pologne.

Moscou pointe le nucléaire civil ukrainien

L'Ukraine, aujourd'hui, ne dispose pas de l'arme nucléaire. En 1994, dans le cadre des mémorandums de Budapest, elle avait renoncé à son arsenal hérité de l'époque soviétique, en échange de garanties sur son intégrité territoriale, y compris de la part de la Russie.

Mais les matériaux radioactifs indispensables à la fabrication d'une "bombe sale" sont utilisés dans les hôpitaux, les établissements de recherche, les sites industriels ou militaires. L'Ukraine possède les infrastructures et le potentiel scientifique (au sein de son institut de physique de Kharkiv) nécessaires à la fabrication d'un tel engin, affirme l'armée russe. Celle-ci a même échafaudé un scénario dans lequel les autorités ukrainiennes utiliseraient du combustible usé, notamment de l'oxyde d'uranium, disponible dans le stockage ou les piscines des trois centrales nucléaires en activité qui restent sous son contrôle (celle de Zaporijjia étant occupée par l'armée russe). 

Le ministère de la Défense russe a publié des visuels présentant les centrales civiles nucléaires ukrainiennes, le 14 octobre 2022, en accusant Kiev de développer une "bombe sale". (MINISTERE DE LA DEFENSE RUSSE)

"L'Ukraine veut intimider la population locale, augmenter le flux de réfugiés vers l'Europe et accuser la Fédération de Russie de terrorisme nucléaire", écrit le ministère de la Défense russe pour justifier son scénario. Le cabinet de Volodymyr Zelensky, ajoute Moscou, aurait eu des échanges avec des responsables britanniques, portant sur la technologie nécessaire à la conception de telles armes. L'armée russe dit être préparée à ce cas de figure, et disposer de forces capables d'évoluer en milieu radioactif. Elle a également diffusé plusieurs visuels pour illustrer les menaces, qui se contentent de citer des installations civiles connues.

L'intérêt de telles déclarations pour Moscou est encore flou. "Il y a tout d'abord un processus récurrent de diabolisation de l'Ukraine, accusée de tous les maux auprès de l'opinion russe", répond Olivier Lepick, pour qui ces propos sont avant tout destinés aux Russes. "Par ailleurs, et au moment où les populations civiles sont évacuées de Kherson, on pourrait se demander – avec beaucoup d'imagination – si la Russie ne préparerait pas elle-même une frappe du genre sur les troupes ukrainiennes, pour les chasser de la partie de l'oblast qui fait l'objet d'une contre-offensive."

Un "sale chantage" à la "bombe sale" pour Kiev

Les Ukrainiens et les Occidentaux redoutent en effet que ces accusations masquent les préparatifs d'une attaque menée sous un "faux drapeau". La Russie pourrait ainsi elle-même faire exploser une telle bombe, afin de justifier une escalade militaire en Ukraine, par exemple en employant une arme nucléaire tactique en représailles. Toutefois, les Etats-Unis n'ont "toujours aucune indication" que la Russie ait décidé de faire usage d'armes nucléaires, chimiques ou biologiques, a déclaré lundi un haut responsable militaire américain, cité par l'AFP, sous couvert d'anonymat.

Comme par effet de miroir, Moscou déclare soupçonner Kiev de vouloir se servir d'une bombe sale sur son propre territoire, afin de faire porter la responsabilité de l'explosion à son adversaire. Mais cet argument ne tient pas la route, selon Olivier Lepick.

"L'Ukraine n'a aucun intérêt tactique ou stratégique à utiliser [ces armes] contre des populations ukrainiennes. Elle perdrait ses soutiens et se tirerait une balle dans le pied."

Olivier Lepick, spécialiste des armes chimiques

à franceinfo

Les accusations russes ont été accueillies avec circonspection et défiance dans les capitales occidentales. "Personne ne serait dupe" si Moscou utilisait cet argument pour une escalade du conflit, ont réagi Washington, Paris et Londres, dans un communiqué commun publié dimanche. De son côté, le ministre des Affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kuleba, dit avoir évoqué la question avec le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi. Il a notamment invité l'agence à visiter des installations du pays, afin de faire un sort aux accusations de Moscou. "Nous n'avons rien à cacher", a commenté le ministre, "contrairement à la Russie."

Les soupçons de "bombe sale" ont été qualifiés de "sale chantage" par Andriy Yermak, chef de cabinet de Volodymyr Zelensky. Ce dernier, notamment, rappelle que Moscou a déjà accusé Kiev de vouloir détruire le barrage hydroélectrique de Kakhovka, et d'inonder des territoires entiers. "La Russie a agité de nombreux chiffons rouges depuis le début du conflit, en soutenant par exemple que des laboratoires américano-ukrainiens développaient des armes biologiques, poursuit Olivier Lepick. Depuis quinze ans, après un virage pris par sa diplomatie, le Kremlin déroule des narratifs fantaisistes, et ne s'embarrasse même plus de rendre plausibles ses théories".

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