Guerre en Ukraine : armes nucléaires "tactiques", implications stratégiques... On vous explique les nouvelles menaces de Moscou

Il a suffi que Vladimir Poutine réitère ses menaces nucléaires pour que l'expression "armes tactiques" fasse florès. L'emploi de cette force aurait toutefois des effets limités sur le terrain mais très lourds pour Moscou.

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Un missile Iskander-K (conventionnel) durant un entraînement organisé sur un site non identifié de Russie. L'image a été diffusée le 19 février 2022 par le ministère de la Défense russe.  (MINISTERE DE LA DEFENSE RUSSE VIA AFP)

A chaque allocution de Vladimir Poutine, le même refrain. Après avoir annoncé la mobilisation dans le pays, le président russe a évoqué mardi 27 septembre un possible recours à l'arme nucléaire, si "l'intégrité territoriale" de la Russie était menacée. Une mise en garde adressée aux forces ukrainiennes, alors que quatre territoires occupés d'Ukraine organisent des pseudo-référendums d'annexion. De quoi relancer l'hypothèse d'une frappe nucléaire, qualifiée par certains observateurs de "tactique", afin de reprendre l'initiative militaire sur le terrain, par opposition à des frappes "stratégiques". Reste à savoir ce que recouvrent ces termes.

"Il n'existe pas d'arme nucléaire avec une étiquette 'tactique' et cette dénomination relève surtout d'une construction intellectuelle", corrige d'emblée Stéphane Audrand, consultant spécialisé dans l'armement. L'expression désigne communément, et de manière assez vague, l'utilisation de la technologie nucléaire à des fins opérationnelles, sur un théâtre de guerre. Quant aux armes nucléaires dites "stratégiques", essentiellement de longue portée, elles sont envisagées par un Etat en cas de menace pour ses intérêts supérieurs, son intégralité territoriale ou sa survie.

Toute frappe nucléaire "a des implications stratégiques"

"Cette distinction remonte au début des années 1950", précise à franceinfo Jean-Louis Lozier, ancien chef de la division "forces nucléaires" de l'état-major français. Dans les années 1970, d'ailleurs, "la France a elle-même développé ses armes de dissuasion dites 'tactiques' – les missiles Hadès et Pluton, dont la portée était de 120 kilomètres". Ce distinguo a survécu "jusqu'au jour où les grandes puissances se sont rendu compte que toute utilisation du nucléaire, en réalité, avait des implications stratégiques".

En règle générale, les armes dites tactiques, ou non stratégiques, diffèrent "par leur puissance, les systèmes d'armement et le type d'emploi", résume Stéphane Audrand. Mais les contours sont assez flous. "Les armes nucléaires dites 'tactiques' sont conçues pour combattre des cibles jusqu'à 300 kilomètres", précise ainsi un document de l'Otan (en anglais), mais peuvent également être engagées dans des missions "opérationnelles" et "stratégiques".

Le traité bilatéral New Start, signé en 2010 entre les Etats-Unis et la Russie, plafonne à 1 550 le nombre d'"ogives stratégiques déployées" par les deux pays, selon un principe de parité, sans évoquer les autres. Mais au total, la Russie dispose d'environ 4 477 ogives nucléaires "déployées" ou "stockées", selon un décompte paru en mars dans le Bulletin of the Atomic Scientists (en anglais). Parmi elles, 1 912 ogives "non stratégiques et défensives" : missiles sol-air, missiles balistiques à courte portée, torpilles…

Des armes à "capacité duale"

Les missiles "Iskander" et "Kalibr", très utilisés en Ukraine, peuvent être équipés d'une ogive nucléaire. C'est la raison pour laquelle on parle de "vecteurs à capacité duale" : conventionnelle et nucléaire. L'annonce est passée relativement inaperçue, mais en mai dernier, le ministère de la Défense russe a justement mené des simulations électroniques de tirs d'Iskander à capacité nucléaire, dans l'enclave de Kaliningrad. "Adapter ces missiles nécessite, malgré tout, une importante logistique observée par les services de renseignement occidentaux", précise Jean-Louis Lozier.

Leur puissance est évaluée entre une et 100 kilotonnes (en équivalent de TNT), contre 150, 200, 500, voire davantage pour les armes "stratégiques". A comparer, donc, avec l'explosion du port de Beyrouth, au Liban – 2 kilotonnes – ou avec la bombe américaine larguée en 1945 sur Hiroshima, au Japon – 15 kilotonnes. Ainsi, "différencier ces armes par la puissance n'est pas forcément très pertinent", souligne Jean-Louis Lozier.

"Quel est l'intérêt" pour la Russie ?

L'idée de frappes "tactiques", à visée opérationnelle, se heurte surtout aux réalités du terrain. "Quel est l'intérêt pour nous d'utiliser des armes nucléaires sur l'Ukraine ?" s'interroge ainsi le député russe Andreï Gouroulev (lien en russe), lieutenant général de réserve. "Nous disposons déjà de toutes sortes d'armes non nucléaires pour réussir et gagner là-bas". Sans oublier "que notre peuple doit vivre en Ukraine", ajoute-t-il, en référence aux conséquences matérielles d'une telle frappe.

Les potentiels bénéfices militaires sont en effet limités. "La densité des troupes est très faible en Ukraine, par rapport notamment à la Seconde Guerre mondiale, souligne Stéphane Audrand, et j'ai également de gros doutes sur les capacités de l'armée russe à opérer en zone radiologique." Autre hypothèse : une démonstration de force en guise d'ultimatum, écrit l'Union of Concerned Scientists (en anglais), un groupe de scientifiques indépendants. En faisant exploser une arme nucléaire au-dessus de la mer Noire, par exemple, si les forces ukrainiennes s'approchaient de la Crimée.

"Pour être efficace, il faudrait utiliser plusieurs frappes 'tactiques', car le terrain ukrainien est grand. Mais de toute façon, toute utilisation aurait des fins stratégiques."

Jean-Louis Lozier, conseiller auprès de l'Ifri

à franceinfo

De tels armements, par ailleurs, pourraient à coup sûr détruire des infrastructures modernes, comme des ponts ou des centrales thermiques. Mais à quel prix ? De telles initiatives briseraient le "tabou" en vigueur depuis 1945 et placerait la Russie au ban des nations. "Je ne suis pas convaincu que Chine verrait d'un bon œil la fin du tabou nucléaire", ajoute Jean-Louis Lozier.

A moins, peut-être, de prendre en compte d'autres facteurs moins rationnels. "L'utilisation de l'arme nucléaire ne pose pas de problème pratique, moral ou stratégique à Poutine, au contraire", soutient dans Le Figaro Julien Théron, co-auteur de Poutine, la stratégie du désordre. "A la différence des Occidentaux, les Russes ont conservé l'approche doctrinale [de la guerre froide]", abonde Stéphane Audrand. "L'arme nucléaire tactique peut aider à redresser la situation sur un théâtre de guerre."

"Nervosité de Moscou"

En cause notamment, l'article 19 de l'oukase sur la dissuasion nucléaire (PDF en russe), daté de 2020, qui prévoit les la possibilité de recourir à ces armes dans les cas suivants : données "fiables" sur un missile balistique attaquant la Russie ou ses alliés ; utilisation de l'arme nucléaire par un adversaire ; attaque contre des sites critiques, menaçant la possibilité d'une riposte nucléaire russe ; agression avec des armes conventionnelles menaçant l'existence de l'Etat.

"La Russie a le droit d'utiliser des armes nucléaires si nécessaire. Dans des cas prédéterminés. En stricte conformité avec les principes fondamentaux de la politique de dissuasion nucléaire."

Dmitri Medvedev, ancien président de la Russie

sur son compte Telegram

Ce dernier point, à la formulation ambiguë, suscite des débats parmi les chercheurs. "Il convient (...) de noter que 'l'existence de la Russie' pourrait avoir une définition assez large du point de vue de Vladimir Poutine", souligne le politologue Bruno Tertrais, dans un article publié par Le Grand continent"De surcroît, certaines déclarations occidentales ont pu ajouter à la nervosité de Moscou." A ce stade cependant, rien "ne semble pouvoir justifier l'utilisation intentionnelle de l'arme nucléaire contre l'Ukraine ou, a fortiori, contre l'Otan", estime le Geneva Centre for Security Policy (en anglais).

"Pas de rupture du tabou nucléaire"

Washington, de son côté, dit prendre ces menaces au sérieux. Sans observer, toutefois, d'élément en ce sens. "Nous n'avons vu aucune raison d'ajuster notre propre posture nucléaire pour le moment", a déclaré dimanche un porte-parole de la Maison Blanche, cité par le New York Times (en anglais). Au mois de mai, déjà, la CIA n'avait observé aucune "preuve concrète suggérant que la Russie préparait le déploiement ou même l'utilisation potentielle d'armes nucléaires tactiques", selon les mots de son directeur William Burns, cité par le Financial Times (en anglais).

"Nous rentrons dans une phase d'incertitude, même si la probabilité d'emploi est très faible."

Stéphane Audrand, conseiller spécialisé dans l'armement

à franceinfo

Peu après le début de la guerre, Vladimir Poutine avait déjà "mis en alerte" la force de dissuasion nucléaire. Sans que cela se traduise par des mouvements militaires. "La grammaire du dialogue stratégique a fonctionné", résume Stéphane Audrand, et à ce stade, "il n'y a pas eu de véritable rupture sur le tabou nucléaire".

La mise en garde de Vladimir Poutine semble adressée en premier lieu à Kiev, qui poursuit sa contre-offensive autour de Lyman. Le Kremlin a d'ailleurs répété mardi que les pseudo-référendums auront des conséquences sur la sécurité des régions annexées. "Les Ukrainiens accepteront-ils cette sanctuarisation agressive par le nucléaire", s'interroge Stéphane Audrand, ou poursuivront-ils leurs efforts dans le Donbass ? Réponse après l'annonce des annexions, les résultats étant courus d'avance.

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