Crise en Ukraine : pourquoi la Russie affirme avoir été "trahie" par l'Otan

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Le président russe Vladimir Poutine, à Moscou, le 15 février 2022. (SERGEY GUNEEV / SPUTNIK / AFP)

Pour justifier les tensions actuelles, Vladimir Poutine répète que l'alliance transatlantique n'aurait pas respecté sa promesse, dans les années 1990, de ne pas intégrer de pays d'Europe centrale et orientale. Une affirmation exagérée.

Depuis le début de la crise en Ukraine, Vladimir Poutine a posé un certain nombre de lignes rouges préalables au retrait des troupes russes massées à la frontière. En tête, il réclame des garanties pour que l'Ukraine n'intègre jamais l'Otan, l'alliance militaire et politique héritée de la Guerre froide qui associe aujourd'hui les Etats-Unis, le Canada, et 28 pays européens.

Paradoxalement, la Russie est bien la victime dans la rhétorique de Vladimir Poutine. Et l'agresseur, c'est l'Otan. "Nous avons été escroqués, trompés", a-t-il encore déclaré dans un discours le 1er février.

"On nous avait promis que l'infrastructure de l'Otan ne s'avancerait pas d'un pouce vers l'est. Ils ont dit une chose et fait le contraire."

Vladimir Poutine

dans un discours

Cette idée d'une trahison occidentale est depuis des années au cœur de l'argumentaire russe. Mais elle repose sur une interprétation discutable des faits historiques et occulte les évolutions du contexte géopolitique.

Une promesse pour "rassurer Gorbatchev"

Dans l'argumentaire de Vladimir Poutine, tout repose sur une promesse, celle qu'aurait fait l'Otan à l'URSS, puis à la Russie, dans les années 1990 : l'alliance transatlantique n'intégrerait pas les anciennes républiques soviétiques. Cet argument repose sur des déclarations connues et des documents déclassifiés (en anglais). "A la chute du mur de Berlin fin 1989, on s'interroge sur le statut de la future Allemagne réunifiée, explique Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l'Institut Thomas More et spécialiste des questions de sécurité en Europe. Doit-elle être neutre ou intégrer l'Otan ?" Pour que l'URSS accepte la seconde option, le secrétaire d'Etat américain de l'époque, James Baker, assure à Mikhaïl Gorbatchev que "la juridiction militaire actuelle de l'Otan ne s'étendra pas d'un pouce vers l'est"

"A l'époque, c'était logique. L'URSS et ses alliances ne s'effondreraient qu'à partir de 1991. L'idée d'élargir l'Otan à l'Europe centrale et orientale était hors de propos, on parlait uniquement de la RDA."

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l'Institut Thomas More

à franceinfo

Pour David Teurtrie, chercheur associé au Centre de recherches Europes-Eurasie et spécialiste de la géopolitique de la Russie, ces déclarations avaient quand même une utilité : "Il fallait rassurer Gorbatchev et ne pas renforcer les opposants au rapprochement en cours [entre l'Europe centrale et l'Otan] au sein du pouvoir soviétique. L'intégration de la RDA risquait de durcir leurs positions." Sauf que le traité qui est sorti de ces discussions, en 1990, n'interdit pas explicitement l'élargissement.

Le président américain George Bush et son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev, lors d'une conférence de presse à Moscou, le 31 juillet 1991. (MIKE FISHER / AFP)

D'après Vladimir Poutine, la coalition occidentale a continué à induire la Russie en erreur. En 1993, le président américain Bill Clinton propose à son homologue russe Boris Eltsine une nouvelle structure internationale, le "Partenariat pour la paix", pour garantir la sécurité européenne sans passer par l'Otan. L'élargissement serait étudié comme "une possibilité sur le long terme". Mais dès 1997, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque sont finalement invitées à adhérer à l'alliance, ce qu'elles feront en 1999.

Si, une fois de plus, l'Otan n'avait pas pris d'engagement formel, les responsables russes pourraient l'avoir interprété différemment. D'après David Teurtrie, "ils se sont vraiment sentis floués. Si Gorbatchev et Eltsine ont contribué si activement au démantèlement de l'empire soviétique, c'est parce qu'ils pensaient qu'en échange, la Russie serait intégrée dans la sécurité européenne et le concert des nations occidentales. Mais ils ont considéré que les Etats-Unis profitaient au contraire de la faiblesse russe pour étendre l'Otan".

La volte-face de Vladimir Poutine

Ces différentes lectures de l'histoire se sont vite affrontées. "La controverse sur la promesse trahie existait dès les années 1990, mais en privé, entre diplomates", explique Mary Elise Sarotte, historienne à l'université John-Hopkins à Washington. Dès 1997, le ministre russe des Affaires étrangères, qui disait avoir consulté les archives des négociations entre l'Otan et l'URSS, avait déclaré à l'administration Clinton : "Si l'infrastructure de l'Otan s'avance vers la Russie, ce sera inacceptable."

Le président russe Vladimir Poutine, à Moscou, le 28 mars 2014. (ALEXEY DRUZHININ / RIA-NOVOSTI / AFP)

Vladimir Poutine n'a pas toujours recouru à cette interprétation. "Quand il est arrivé au pouvoir en 2000, il a fait un certain nombre de gestes pour tenter de dialoguer avec les Occidentaux, notamment la France et l'Allemagne", souligne David Teurtrie. Mais cette posture accommodante n'a pas tenu. En 2007, Vladimir Poutine fait sienne la rhétorique de la trahison dans un discours à Munich. En 2014, pour justifier l'invasion de la Crimée, il enfonce le clou : "Ils nous ont menti à plusieurs reprises, ils ont pris des décisions dans notre dos, ils nous ont mis devant le fait accompli."

"Vladimir Poutine a admis lui-même qu'il n'y avait pas eu d'engagement contraignant. Il l'utilise plutôt comme un argument moral."

David Teurtrie, chercheur au Centre de recherches Europes-Eurasie

à franceinfo

Un argument qui lui permet de taxer les membres de l'Otan de mensonge et de rendre crédible la possibilité d'une attaque des alliés américains sur la Russie. D'après Mary Elise Sarotte, l'objectif de Moscou serait de remettre à plat l'ordre sécuritaire actuel : "Vladimir Poutine refuse que la Russie n'ait pas son mot à dire dans l'organisation de la sécurité en Europe bâtie après la Guerre froide", à une époque où elle était trop affaiblie pour peser sur les décisions. "Il utilise tous les moyens à sa disposition pour la remettre en cause."

Quand Moscou enfreint ses engagements

Des documents déclassifiés (en anglais) montrent que, dès les années 1990, des diplomates occidentaux avaient peur que la Russie se sente trompée, à tort ou à raison, si l'Otan revenait sur ses déclarations. Mais pour Jean-Sylvestre Mongrenier, l'évolution de la géopolitique imposait à l'Occident de repenser sa stratégie : "Les années 1990 sont une période de grandes perturbations, l'effondrement de l'URSS et du bloc soviétique renouvelle complètement la situation. Pouvait-on imaginer une immense zone grise au statut indéterminé, et ce au beau milieu de l'Europe ?"

D'autant que ce sont les pays d'Europe centrale et orientale eux-mêmes qui ont demandé à intégrer l'Otan. Mary Elise Sarotte rappelle que la guerre menée par la Russie en Tchétchénie en 1994 a renforcé leurs inquiétudes et leur choix de se tourner vers la coalition américaine. Pouvait-elle nier leur souveraineté et refuser ce choix ? Un argument encore utilisé aujourd'hui par l'Occident : "C'est à l'Ukraine de décider de son chemin, du moment et du souhait de devenir membre ou non", a affirmé le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, le 10 décembre. 

Le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg et le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, lors d'une conférence de presse, à Paris, le 10 décembre 2021. (BERTRAND GUAY / POOL / AFP)

Plus important encore, contrairement à l'Otan, la Russie a bien enfreint des promesses écrites contraignantes. Notamment le mémorandum de Budapest, signé en 1994, qui garantissait l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Une promesse qui a volé en éclats avec l'annexion de la Crimée par Moscou, en 2014.

"Les Occidentaux répondent à la Russie : 'Vous dites qu'on a violé un engagement qui n'est présent dans aucun traité, mais vous aviez signé le mémorandum de Budapest, qui garantit l'intégrité territoriale de l'Ukraine'."

David Teurtrie, chercheur au Centre de recherches Europes-Eurasie

à franceinfo

Certains spécialistes soulignent aussi que, contrairement à ce qu'elle affirme, la Russie n'a pas été exclue de la sécurité en Europe après la Guerre froide. Partenariat pour la Paix en 1994, acte fondateur sur les relations entre l'Otan et la Russie en 1997, conseil Otan-Russie en 2002... "L'élargissement a été négocié", affirme Jean-Sylvestre Mongrenier. Mais d'après David Teurtrie, ces partenariats étaient "avant tout un moyen de faire avaler la pilule de l'élargissement de l'Otan".

Un processus d'élargissement qui est d'ailleurs loin de faire l'unanimité au sein même de l'Otan. "Berlin et Paris ont toujours été opposés à l'adhésion de l'Ukraine, souligne David Teurtrie. Et aujourd'hui, même les Etats-Unis n'en veulent pas. Mais l'avouer serait vu comme un acte de faiblesse vis-à-vis du Kremlin." Ce que, dans le rapport de force actuel, aucun camp ne peut se permettre.

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