Crise en Ukraine : comment les régions de Donetsk et de Lougansk sont devenues l'épicentre des tensions

Dans l'Est ukrainien, les deux "Républiques" séparatistes prorusses du Donbass cristallisent les tensions entre la Russie et les Occidentaux, faisant craindre une intervention armée de Moscou.  

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Les troupes ukrainiennes patrouillent dans la ville de Novoluhanske, dans l'est de l'Ukraine, le 19 février 2022. (ARIS MESSINIS / AFP)

Les craintes d'une invasion de l'Ukraine par l'armée russe sont au plus haut. Pour éviter l'affrontement militaire, les tractations diplomatiques s'intensifient. Apès un entretien téléphonique avec le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, samedi 19 février au soir, Emmanuel Macron doit s'entretenir avec son homologue russe, Vladimir Poutine, dimanche 20 février. La veille, à Munich (Allemagne), la diplomatie occidentale a renouvelé ses appels à la désescalade. Le dirigeant ukrainien s'est dit prêt à dialoguer avec le maître du Kremlin. Une proposition déjà faite en 2021, mais restée lettre morte.

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Sur le terrain, les tensions sont de plus en plus fortes dans l'est de l'Ukraine, où, depuis 2014, une guerre larvée dans le Donbass oppose l'armée ukrainienne aux séparatistes soutenus par Moscou. Voici comment les régions ukrainiennes de Donetsk (deux millions d'habitants) et de Lougansk (1,5 million), partiellement contrôlées par les sécessionnistes prorusses, sont redevenues l'épicentre des tensions ces derniers jours.

Une "augmentation spectaculaire" des violations du cessez-le-feu

Les observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ont affirmé samedi avoir constaté une "augmentation spectaculaire" des violations du cessez-le-feu, avec un total de 1 566 infractions en 24 heures. Un record cette année. Selon l'OSCE, le nombre d'incidents armés est désormais identique à celui d'avant juillet 2020, date à laquelle avait été conclu un accord pour renforcer le cessez-le-feu.

Dans la région de Donetsk, les observateurs ont enregistré, dans leur rapport quotidien publié vendredi (en anglais), 222 violations du cessez-le-feu, dont 135 explosions, jeudi, contre 189 mercredi et 24 mardi. Dans la région de Lougansk, la mission a enregistré 648 violations du cessez-le-feu, dont 519 explosions, jeudi, contre 402 mercredi et 129 mardi.

Toute la journée de vendredi, des bombardements se sont fait entendre à Stanitsa Louganska, selon des journalistes de l'AFP. Cette ville de 12 000 habitants, sous contrôle ukrainien, se situe sur la ligne de contact entre les régions séparatistes prorusses et le reste de l'Ukraine. Elle avait déjà été visée jeudi par des tirs qui avaient notamment touché une école maternelle, éventrée par un obus peu de temps après l'arrivée des enfants. Aucun mort n'a été déploré, mais trois employés ont été blessés. 

Kiev a annoncé samedi la mort de deux de ses soldats lors de ces affrontements. Des obus de mortiers sont également tombés non loin du ministre de l'Intérieur ukrainien, Denys Monastyrsky, en visite sur le front, sans faire de victimes, comme les envoyés spéciaux de France 2 l'ont rapporté.

Ukrainiens et séparatistes s'accusent de tirer à l'arme lourde sur l'adversaire et de viser des civils. Selon un message publié lundi soir par l'organe de presse des séparatistes, DAN, trois combattants prorusses ont été tués et un autre blessé dans des tirs de mortiers sur le village de Lozové, près du bastion des rebelles, Donetsk.

Des déclarations incendiaires des dirigeants séparatistes prorusses

Les dirigeants des séparatistes prorusses ont proclamé samedi la "mobilisation générale". "J'appelle mes concitoyens réservistes à se présenter aux bureaux de conscription militaire. Aujourd'hui, j'ai signé le décret de mobilisation générale", a annoncé Denis Pouchiline, le chef de la "République" de Donetsk depuis 2018, dans une déclaration vidéo. Quelques minutes plus tard, Léonid Passetchnik, à la tête de la "République" de Lougansk, a signé un décret similaire appelant à la mobilisation des hommes de 18 à 55 ans afin de se préparer, selon lui, à "repousser une agression".

Denis Pouchiline a affirmé que les forces de sa région avaient déjoué des attaques fomentées selon lui par Kiev, et accusé l'armée ukrainienne de continuer à agresser son territoire. D'après les deux hommes, cette dernière prépare une offensive pour envahir leurs régions. Kiev a cependant démenti vouloir reprendre par la force le contrôle des zones séparatistes.

Les deux dirigeants prorusses avaient déjà ordonné vendredi l'évacuation de civils vers la Russie voisine. Les chaînes de télévision russes ont diffusé des images des évacuations, notamment des enfants dans la cour de leur orphelinat. Selon le ministère russe des Situations d'urgence, plus de 40 000 personnes en provenance des zones séparatistes ont été évacuées en Russie. Vladimir Poutine a ordonné le versement de 10 000 roubles (environ 114 euros) à chaque personne évacuée de ces zones. 

Déjà fin janvier, Denis Pouchiline avait réclamé que Moscou lui fournisse des armes pour faire face aux forces de Kiev, alors même que le parti au pouvoir en Russie, Russie unie, avait appelé le Kremlin à livrer des armes aux séparatistes. De leur côté, plusieurs pays occidentaux, dont le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ont livré ces derniers jours armement et munitions à l'Ukraine. Kiev et ses alliés occidentaux accusent déjà depuis longtemps Moscou de soutenir militairement et financièrement les séparatistes prorusses, ce que le pouvoir russe a cependant toujours nié.

Une guerre larvée qui profite à Moscou

Cela fait huit ans que ces deux territoires du Donbass sont contrôlés par des rebelles, enlisant les régions de Donetsk et Lougansk dans un conflit entre forces ukrainiennes et séparatistes prorusses qui a fait plus de 14 000 morts et 1,5 million de déplacés.

En dépit des accords de Minsk, signés en 2014 et 2015 afin d'accorder un statut spécial aux deux entités, le processu de paix n'a guère progressé. Il doit conduire à des élections et à une très large autonomie de ces deux territoires en échange d'un retour dans le giron ukrainien. Mais ni Kiev ni Moscou ne s'entendent sur la marche à suivre. "La Russie veut l'autonomie de ces territoires dans la Constitution ukrainienne, des élections au Donbass puis une démilitarisation – ces points figurent dans cet ordre" dans le texte, a expliqué à franceinfo Alexandra Goujon, maîtresse de conférences à l'université de Bourgogne, à franceinfo. "Mais l'Ukraine considère qu'il est impossible d'organiser des élections tant que la zone ne sera pas démilitarisée."

Malgré quelques avancées, avec notamment un éloignement des armes lourdes de part et d'autre de la ligne de contact, "ce conflit est fait pour ne pas être résolu", analyse Alexandra Goujon. "L'objectif russe est de déstabiliser l'Ukraine en profondeur, afin que le pays ne puisse pas faire ses propres choix en matière de politique étrangère, par exemple avec une adhésion à l'Otan ou à l'UE." D'autre part, "la Russie n'a pas besoin de ce bassin minier avec une forte part de retraités, dévasté économiquement et où il n'y a plus d'investissements"

De son côté, "l'Ukraine n'a pas très envie non plus de réintégrer ces territoires et l'opinion est très remontée à l'égard des populations de ces territoires séparatistes, considérés comme des traîtres", analyse Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en science politique et spécialiste des sociétés post-soviétiquesEn résumé, Kiev est peu enclin à des concessions pour récupérer ces territoires, et Moscou compte exploiter le dossier aussi longtemps qu'il en aura besoin.

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