Témoignages En Irlande du Nord, le Brexit fait "ressurgir les souvenirs" du conflit entre catholiques et protestants

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Des émeutes entre protestants unionistes et catholiques nationalistes devant la porte d'un "mur de la paix", à Belfast (Irlande du Nord, Royaume-Uni), le 7 avril 2021. (CHARLES MCQUILLAN / GETTY IMAGES EUROPE)

Franceinfo a interrogé plusieurs habitants et membres des deux communautés, après les émeutes qui ont secoué la province britannique début avril.

"Autour de moi, les pierres, les briques et les cocktails Molotov volaient. C'était terrifiant." Lundi 5 avril, Stephen Andrews s'est trouvé au milieu d'affrontements, alors qu'il tentait de fermer les lourdes portes métalliques qui séparent les catholiques nationalistes des protestants unionistes sur Springfield Road, dans l'ouest de Belfast (Royaume-Uni). Ce soir-là, le travailleur social de 52 ans a vu "ressurgir les souvenirs" du conflit en Irlande du Nord. "J'ai fini par me réfugier avec d'autres dans un centre pour sans-abri, qui a été pris pour cible par les émeutiers pendant des heures, jusqu'à l'arrivée de la police", raconte-t-il à franceinfo.

Les scènes de violences comme celles-ci se sont succédé pendant une dizaine de nuits dans plusieurs villes d'Irlande du Nord, comme en témoigne la chronologie de la BBC*. Au total, 88 policiers ont été blessés pendant ces heurts, selon les autorités locales. L'accalmie n'est survenue qu'après un appel des loyalistes à cesser les manifestations "par respect pour la reine" Elizabeth II, dont l'époux venait de mourir"Les violences sont, en quelque sorte, sur pause. On attend de voir si elles vont reprendre après les obsèques du prince Philip, samedi [17 avril]", confie Robert McCallaghan, guide touristique nationaliste à Belfast.

Des nationalistes jettent un cocktail Molotov en direction de la police, sur "l'interface" de Springfield Road à Belfast (Irlande du Nord, Royaume-Uni), le 6 avril 2021. (CHARLES MCQUILLAN / GETTY IMAGES EUROPE)

Quelques jours plus tôt, ce catholique de 63 ans a, lui aussi, tenté d'empêcher les émeutes. Avec d'autres résidents du quartier nationaliste Falls, il a passé plusieurs heures à "calmer les jeunes pour éviter qu'ils n'attaquent les unionistes" de Shankill, de l'autre côté du "mur de la paix" qui sépare encore les "verts" et les "orange". Au plus fort des Troubles, Robert McCallaghan a été incarcéré douze ans pour avoir fomenté des attaques à la bombe avec les paramilitaires de l'IRA (l'Irish Republican Army) : "Je ne voulais pas que ces jeunes finissent en prison comme moi. Depuis que je suis sorti, j'essaie de faire mon possible pour aider à la réconciliation."

"Ils étaient des dizaines à vouloir jeter des cocktails Molotov et nous avons dû nous interposer, former un bouclier humain pour que ça ne dégénère pas. Il ne faut pas que ça tourne aux affrontements communautaires."

Robert McCallaghan, catholique nationaliste

à franceinfo

Difficile cependant de contenir ces émeutes, alimentées par un cocktail de causes diverses. Certains observateurs pointent la responsabilité de groupes criminels qui pousseraient les jeunes unionistes à attaquer la police, rapporte le Financial Times (article payant)*. D'autres y voient l'influence persistante des groupes paramilitaires loyalistes, comme l'Ulster Defence Association (UDA). "Le problème vient aussi des réseaux sociaux. Des rumeurs s'y propagent, annonçant que des nationalistes s'apprêtent à attaquer un quartier protestant, relate Stephen Andrews, travailleur social à Shankhill. Résultat : les jeunes descendent dans la rue, prêts à en découdre, alors qu'il ne se passe rien."

"A quoi sert un accord de paix qui ne nous protège pas ?"

Ces violences ont démarré dans le camp loyaliste. "Tout remonte au protocole nord-irlandais" mis en place à la suite du Brexit, affirme Dean McCullough, conseiller municipal unioniste de Belfast. Depuis le 1er janvier, une frontière en mer d'Irlande sépare la province du reste du Royaume-Uni. Elle "délimite les espaces douaniers européen et britannique", tout en évitant le retour d'une frontière terrestre entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande, résume Libération. Cette solution était censée éviter un nouveau conflit armé dans ce territoire meurtri par les Troubles, qui ont fait 3 500 morts en trois décennies. Mais elle est rejetée par les unionistes, opposés à une mesure qui les met symboliquement à l'écart de leur mère patrie.

A la suite du Brexit, une frontière a été mise en place en mer d'Irlande pour délimiter les zones douanières européenne et britannique. (FRANCEINFO)

La tension s'est encore accrue après la décision de la police de Belfast, fin mars, de ne pas poursuivre* les 2 000 personnes qui avaient assisté à l'enterrement d'une ancienne figure de l'IRA. "Des responsables du parti [nationaliste] Sinn Fein y ont participé, se moquant totalement des règles sanitaires qu'ils ont contribué à mettre en place et nous demandent de respecter", dénonce Stephen Andrews.

Cette polémique a éclaté alors que la pandémie de Covid-19 avait déjà mis un coup d'arrêt aux efforts de rapprochement des deux communautés. Greta McTague, professeure de théâtre dans un lycée catholique de Derry-Londonderry, y accueille d'habitude des élèves protestants dans le cadre d'un "programme d'intégration". Cette ville de l'Ouest, tristement réputée pour le massacre de catholiques lors du Bloody Sunday, est encore coupée en deux : une rive pour les nationalistes, l'autre pour les unionistes. "Les échanges entre établissements scolaires, les sorties de l'autre côté du fleuve Foyle, le simple fait de pouvoir regarder les fresques" qui célèbrent l'histoire et les martyrs de chaque communauté... Toutes les activités permettant "d'explorer l'identité" du camp d'en face ont été suspendues depuis un an.

A Belfast (Irlande du Nord, Royaume-Uni), une fresque loyaliste photographiée le 4 mars 2021 appelle à être "préparés pour la paix, prêts pour la guerre". (CHARLES MCQUILLAN / GETTY IMAGES EUROPE)

Dès que le Royaume-Uni a voté pour le Brexit, Greta McTague a redouté une flambée de violences du côté nationaliste. "Je me disais que toute forme de frontière terrestre avec la République d'Irlande aurait mis le feu aux poudres." Et aurait compliqué le quotidien de l'enseignante. Car chaque jour, elle doit traverser la démarcation invisible "au moins six fois" pour se rendre à son domicile, dans le comté irlandais de Donegal. Finalement, c'est du côté unioniste que la colère gronde. "Je dois dire que je n'avais pas vraiment anticipé cette possibilité", glisse la quinquagénaire pensive.

Ayant besoin du soutien des députés unionistes au Parlement britannique, le Premier ministre Boris Johnson leur avait promis qu'il n'y aurait jamais de frontière en mer d'Irlande. "Il a cédé aux menaces des nationalistes et nous a trahis, enrage Dean McCullough, élu issu du DUP, le Parti unioniste démocrate. Prendre cette décision, en ignorant la volonté des loyalistes, est contraire aux principes de l'accord du Vendredi saint." La défiance est telle que le texte, qui a mis fin à la guerre civile en 1998, est aujourd'hui contesté par certains protestants. "Dès que les nationalistes disent qu'une mesure menace l'accord de Belfast, on les écoute. Mais quand nous le faisons, les dirigeants n'y prêtent aucune attention, estime Joel Keys, unioniste de 19 ans habitant la plus grande ville de la province. Résultat, certains se demandent à quoi sert un accord qui ne nous protège pas."

Les unionistes minés par un "sentiment d'aliénation"

Les protestants nord-irlandais se sentent "laissés pour compte", martèle-t-il. Des citoyens de "second rang", constamment "ignorés" par Londres, mais aussi par leurs propres dirigeants à Stormont, l'Assemblée locale. Un sentiment bien antérieur au Brexit. "D'abord, l'Union Jack a été retiré des bâtiments administratifs [sur lesquels il n'est plus hissé que 15 jours par an*]. Puis une loi est passée pour que tous les panneaux de signalisation soient bilingues, en anglais et en langue irlandaise, liste Joel Keys. Ça a été une gifle pour beaucoup d'unionistes, qui ont vu les [catholiques] gagner du terrain."

"Cette perception est en partie liée à la 'mentalité de siège' des unionistes, cette idée que ce qui est bon pour une communauté est forcément mauvais pour l'autre. Le protocole nord-irlandais a encore renforcé ce sentiment d'aliénation chez les loyalistes."

Emmet O'Connor, historien

à franceinfo

Le fragile processus de paix repose sur le respect des deux identités, catholique et protestante, nationaliste et unioniste, relève Greta McTague. Et l'identité loyaliste est aujourd'hui mise à rude épreuve. "A quoi sont-ils loyaux aujourd'hui ? L'idée traditionnelle du Royaume-Uni est ébranlée par le désir d'indépendance de l'Ecosse, par cette frontière en mer d'Irlande, égrène Emmet O'Connor, professeur d'histoire à l'université d'Ulster. Pour les nationalistes, l'avenir semble réjouissant : ils sont mieux représentés et espèrent un vote sur l'unification des deux Irlandes. Mais les unionistes n'ont pas de véritable perspective devant eux."

Joel Keys "refuse de blâmer les nationalistes" pour cette situation. "Ils ne font que défendre leur vision, comme nous défendons la nôtre, souligne le jeune unioniste. Les responsables sont ceux qui prétendent être nos alliés, alors qu'ils ne nous soutiennent pas." Le gouvernement britannique, bien sûr, mais aussi "les politiciens unionistes" qui ne font "preuve d'aucun leadership".

"Cette colère ne disparaîtra pas toute seule"

La classe ouvrière, en particulier, "a le sentiment d'être mal représentée par ses élus", pointe Emmet O'Connor. Si l'historien souligne les "nombreuses réformes qui ont bénéficié" aux nationalistes depuis les années 1960, il rappelle que "les systèmes universitaire et judiciaire, les institutions et la société nord-irlandaise sont encore largement régis selon le fonctionnement britannique".

"Le protocole nord-irlandais rend l'Accord de Belfast nul et non avenu", affirment des manifestants loyalistes à Larne (Irlande du Nord, Royaume-Uni), le 6 avril 2021. (PAUL FAITH / AFP)

Une réalité bien peu réconfortante pour les protestants. "Si on ne modifie pas le protocole nord-irlandais de façon à apaiser les unionistes, ils n'auront plus foi dans le processus de paix, met en garde Dean McCullough, du DUP. Je ne crois pas qu'on reviendra au niveau de violence des Troubles, mais il y a un véritable risque d'escalade." Les traditionnels "défilés orange" du mois de juillet marqueront-ils le début d'une nouvelle flambée de violences ou permettront-ils de canaliser la contestation ? Difficile à dire, tant pour l'historien Emmet O'Connor que pour les unionistes eux-mêmes.

"Ce qui est certain, c'est que cette colère ne disparaîtra pas toute seule, garantit Dean McCullough. Le Royaume-Uni et l'Union européenne doivent se mettre autour de la table pour trouver une solution qui convienne à tous, et pas seulement aux nationalistes." Car les unionistes, qui ont annoncé* une vaste campagne de "désobéissance civile", sont prêts à tout pour être "pris aux sérieux", avertit Joel Keys. "Je suis opposé à la violence, assure le Nord-Irlandais de 19 ans, qui espère que sa communauté parviendra à se fédérer autour de nouveaux leaders. Mais c'est un mode d'action que personne ne peut ignorer."

* Ces liens renvoient vers des contenus en anglais.

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