De 2016 à 2019, le discours des acteurs-clés du Brexit a-t-il changé ?

Les Britanniques votent pour renouveler leur Parlement jeudi. La question du Brexit est évidemment au cœur de la campagne. Et les leaders politiques sont à peu près les mêmes que lors du référendum de 2016. Que disaient-ils à l’époque ?

De gauche à droite : Nigel Farage, Theresa May, Boris Johnson, Elizabeth II, Jeremy Corbyn, Nicola Sturgeon, David Cameron.
De gauche à droite : Nigel Farage, Theresa May, Boris Johnson, Elizabeth II, Jeremy Corbyn, Nicola Sturgeon, David Cameron. (GEOFF CADDICK / PRU / PETER NICHOLLS / TOLGA AKMEN / OLI SCARFF / DANIEL LEAL-OLIVAS / ANDY BUCHANAN /AFP)

Dans le tumulte de l’interminable Brexit, les Britanniques voteront jeudi 12 décembre. Des élections législatives anticipées convoquées par Boris Johnson, qui espère obtenir une majorité plus claire au Parlement. Cette élection a reporté, de fait, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne au 31 janvier. Le Brexit est évidemment au cœur de ce scrutin. Certaines figures de cette campagne 2019 étaient déjà présentes dans le paysage politique britannique en 2016, au moment du référendum. franceinfo vous propose un flash-back et confronte leurs positions entre 2016 et 2019.

Boris Johnson : le Brexit coûte que coûte

• 2016. Le député Boris Johnson est alors une figure incontournable de la vie politique britannique. Un poids-lourd conservateur dont le choix pourrait faire basculer le vote au référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne. Un dimanche de février, il annonce être en faveur d’un Brexit. L’ancien maire de Londres séduit les conservateurs, les classes moyennes inférieures et les minorités. Gaffeur, provocateur (il compare l’UE à Hitler), ses excentricités plaisent. Il fait campagne à bord d’un bus rouge au slogan mensonger : "Nous envoyons 350 millions de livres [près de 450 millions d'euros] par semaine à l'UE. Utilisons-les pour nos hôpitaux". Les chiffres sont faux car ils ne prennent pas en compte les rabais obtenus par Margaret Thatcher.

• 2019. À la suite de la démission de Theresa May, il devient Premier ministre en juin et martèle inlassablement le même message : "Get Brexit done !" ("Accomplissons le Brexit !"). Toujours à bord d’un bus, il est en campagne pour faire sortir le Royaume-Uni de l’UE le 31 janvier (après avoir été contraint par le Parlement de repousser l’échéance de trois mois). Toujours aussi provocateur, dans une tribune dans son quotidien préféré, The Telegraph, il compare son adversaire Jeremy Corbyn à un "Staline persécutant les koulaks". Boris Johnson estime que les élections anticipées sont la seule solution pour sortir le Royaume-Uni de l’impasse du Brexit. Il espère obtenir la majorité absolue au Parlement pour faire voter l’accord qu’il a négocié avec Bruxelles. 

 

Jeremy Corbyn : ni oui ni non  

• 2016. Leader du Parti travailliste depuis seulement un an, Jeremy Corbyn vient d’une faction historiquement hostile à l’UE. Une fois à la tête du Labour, il suit la ligne officielle de son parti et s’engage contre le Brexit, sans pour autant se mêler totalement aux "Remainers". Il maintient ses critiques vis-à-vis de l’UE mais sans soutenir le Brexit. Un manque de position ferme qui lui est reproché.

• 2019. Même flou. Le patron des travaillistes cultive toujours l’ambiguïté autour du Brexit. Et les divisions sur ce sujet se sont amplifiées au sein de son parti. S’il remporte les élections législatives, Jeremy Corbyn annonce qu’il négociera un nouvel accord avec l’UE (on en sera donc à la quatrième version depuis 2016). Il organisera également un nouveau référendum mais refuse pour l’instant de dire qu’elle sera sa position.

Nigel Farage : la figure europhobe

• 2016. Ouvertement europhobe, incontrôlable et hostile aux Tories, Nigel Farage est le visage de l’euroscepticisme britannique. A la tête du UK Independence Party (Ukip),  il devait devenir la figure de la campagne pro-Brexit. Mais sa réputation sulfureuse joue en sa défaveur, laissant la voie libre à Boris Johnson, poids-lourd du camp des Brexiters. Au lendemain du référendum du 23 juin qui voit la victoire du Brexit, il passe la main à la tête du Ukip et déclare fièrement : "Nous laissons derrière nous une Europe défaillante" : "Après nous ce sera au tour des Pays-Bas, de la Grèce, de l’Italie". On attend toujours.

• 2019. On fait table rase. Nigel Farage version 2019 promet de combattre les discriminations et veut représenter les hommes d’affaires et petits commerçants qui souhaitent un Brexit dur. Leader du Brexit Party qu'il a fondé en 2019, il change plusieurs fois de stratégie. Début novembre, il décide de retirer ses candidats dans 317 circonscriptions (où il risquait de perdre). Une manière de laisser le champ libre à Boris Johnson et ne pas éparpiller les voix des eurosceptiques (et éviter d’endosser la responsabilité d’un éventuel maintien dans l’UE). Objectif : sortir de l’UE au plus vite.

Nicola Sturgeon : l’Europe et l'Ecosse avant tout

• 2016. La Première ministre écossaise milite haut et fort pour rester dans l’Union européenne. La campagne ne passionne pas les Ecossais mais fonctionne : ils votent à 62% pour le "remain". Au lendemain du scrutin, lorsque Nicola Sturgeon se réveille dans un Royaume-Uni ayant majoritairement décidé de partir, elle ressort le drapeau du séparatisme et annonce vouloir organiser un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse. En 2014, un premier vote avait maintenu l’Ecosse dans le Royaume-Uni à 55%. Elle se rend à Bruxelles lors du premier sommet européen post-Brexit. Un acte vécu comme une provocation par Londres.

• 2019. Crainte et admirée à la fois, Nicola Sturgeon continue de combattre le Brexit. Alors que les Ecossais sont toujours favorables à leur maintien dans l’UE, la chef de file du Parti national écossais (SNP) choisit ce slogan : "Stop Brexit". Les indépendantistes surfent sur l’impopularité du camp du "leave". A 49 ans, cette fervente nationaliste sait pourtant que si le Royaume-Uni sort de l’UE, elle aura un argument supplémentaire pour organiser ce fameux référendum sur l’indépendance de l'Ecosse. Elle souhaite qu’il ait lieu en 2020. Une victoire des séparatistes n’est pas acquise.

David Cameron : le responsable du fiasco

• 2016. Le Brexit, c’est par lui qu’il est arrivé. En 2013, pour apaiser les eurosceptiques de son parti, il promet un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE. Deux ans plus tard, lors des législatives, il réitère sa promesse. Contre toute attente, il obtient la majorité absolue au Parlement et est obligé d’organiser le fameux référendum. Il fait campagne pour le maintien dans l’UE (malgré toutes les critiques qu’il émet sur Bruxelles depuis des années). Après la victoire des partisans du Brexit, Cameron démissionne.

• 2019. Depuis qu’il a quitté la vie politique, il est resté très discret. Il a acheté une maison de jardin à 30 000 euros où il s’est retiré pour écrire ses mémoires, publiées en septembre. "J’ai échoué", écrit-il sur le Brexit, avouant y pensé "tous les jours".  Sur Twitter, il envoie parfois des messages politiques, comme son soutien à Theresa May lorsqu’elle affronte un vote de défiance. En mai, il rejoint une société spécialisée dans l’intelligence artificielle. 

Theresa May : la descente aux enfers

• 2016. Lors de la campagne du référendum, Theresa May est ministre de l’Intérieur depuis six ans. Elle est eurosceptique mais se range du côté des anti-Brexit, par loyauté envers son Premier ministre, David Cameron. Elle fait donc campagne pour le "remain". En juillet, à la démission de Cameron, elle devient Première ministre et commence le bras de fer avec Bruxelles pour négocier l'accord de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Réputée tenace, grande force de travail, parfois rigide, elle se lance dans la bataille politique la plus dure de sa vie.

• 2019. Thesera May affronte depuis trois ans toutes les tempêtes d’un Brexit qu’elle n’avait pas demandé. Elle s’en sort comme elle peut. Mais après des allers-retours à Bruxelles, des mois de négociations, des accords, les grondements de Westminster et les motions de défiance, Theresa May finit par craquer et démissionne en mai. Elle ne participe pas à la campagne des législatives du 12 décembre (sauf avec quelques tweets) et se fait discrète (sauf quand inaugure la statue de la première femme britannique députée).

Et la reine... ? Neutralité absolue

• 2016. En Grande-Bretagne, la reine ne participe pas au débat politique. Elle est tenue au silence. Officiellement, elle ne soutient donc aucun camp. Mais les médias britanniques aiment essayer de sonder ses convictions et jouer au jeu des suppositions, notamment en interprétant ses petites phrases et tenues. Trois mois avant le référendum, le quotidien The Sun, le plus lu au Royaume-Uni, affirme qu’elle "soutient le Brexit". Un article basé sur des entretiens privés qui fâche la souveraine. Buckingham Palace dément immédiatement.

• 2019. Comme le veut la tradition, Elizabeth II ouvre la session parlementaire par "le discours de la reine". Elle lit le programme du nouveau Premier ministre, Boris Johnson, en finissant par cette phrase : "La priorité de mon gouvernement a toujours été d’assurer une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne le 31 octobre. Mon gouvernement prévoit de travailler à la mise en place d’un nouveau partenariat avec l’Union européenne sur la base du libre-échange et d’une coopération amicale". Contrairement à la dernière ouverture de session, en 2017, sa tenue ne pas fait débat. À l’époque, elle porte un chapeau bleu à points jaunes représentant soi-disant le drapeau européen. Elizabeth II aurait-elle fini par choisir son camp ? En tout cas, ce n’est pas le secret des urnes qui percera le mystère. Toujours par tradition, la reine ne vote jamais.