Banditisme et jihadisme, quand deux mondes s'entremêlent

Comme les auteurs des attentats de Paris, ceux de Bruxelles sont d'anciens délinquants endurcis qui ont basculé dans le terrorisme islamiste. Analyse du croisement de deux déviances.

Khalid (à gauche) et Ibrahim (à droite) El Bakraoui sur un avis de recherche diffusé par Interpol, le 22 mars 2016.
Khalid (à gauche) et Ibrahim (à droite) El Bakraoui sur un avis de recherche diffusé par Interpol, le 22 mars 2016. (INTERPOL / AFP)

Merah, Abdeslam, Abaaoud, Nemmouche, Coulibaly, Kouachi, El Bakraoui, Al Kazzani, Benghalem… Ces noms sont ceux d'anciens délinquants notoires devenus jihadistes et passés à l’action, à l'image des attentats perpétrés le 22 mars à Bruxelles.

Les terroristes islamistes ne sont pas tous d’ex-braqueurs issus de quartiers difficiles et qui ont basculé dans le radicalisme religieux. Certains sont issus de la classe moyenne et n'ont jamais mis les pieds en garde à vue. Mais de puissants liens entre banditisme et jihadisme existent. Ils représentent deux voies de déviance, qui parfois se croisent et s’alimentent. Francetv info s'est penché sur leurs points de convergence, à l'origine de véritables ennemis publics.

Le quartier, "prison intérieure" et zone de recrutement

Depuis l'identification des auteurs des attentats de Paris, Molenbeek, quartier défavorisé de Bruxelles, passe pour un véritable repaire de jihadistes. C'est de là que sont originaires les frères Abdeslam, Salah et Brahim, mais aussi Abdelhamid Abaaoud, l'instigateur présumé des attaques du 13 novembre. Ces trois-là se connaissaient bien avant d'embrasser le terrorisme. Ils étaient autrefois de petits délinquants amateurs d'alcool, de drogue et de sorties en boîte de nuit. Des proies faciles pour les recruteurs.

Karim Baouz, journaliste et auteur de Plongée au cœur de la fabrique djihadiste a vu, lors de ses enquêtes, la main tendue par les recruteurs du jihad à ces petits braqueurs à la manque, les "ratés de la délinquance" comme il les appelle. "Le risque de mourir fait déjà partie de leur vie quotidienne, explique-t-il à francetv info. Alors s'ils tombent sur un prédicateur qui leur met dans le crâne que l'argent ne compte pas, il n'est pas difficile de convaincre d'aller mourir pour défendre ses frères. Le patron a changé, mais l'univers est le même."

Plus que leurs capacités opérationnelles, c'est surtout leur désespoir qui intéresse les réseaux terroristes. Pour Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, si ces jeunes tombent dans la délinquance c'est parce que leur quartier agit comme "une prison intérieure". Le vol, le deal et l'argent facile leur permettent de s'en échapper et "de vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes". Le tout en nourrissant une haine grandissante vis-à-vis d'une société qui les rejette — et vis-à-vis d'eux-mêmes.

C'est ce sentiment que savent exploiter les recruteurs : "La mutation de la haine en jihadisme sacralise la rage et leur permet de surmonter leur mal-être, par l’adhésion à une vision qui fait d'eux un chevalier de la foi, et qui fait des autres des impies indignes d’exister, poursuit le chercheur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre et l’indignité en sacralisation de soi aux dépens de l’autre." Le délinquant haineux et culpabilisé devient ainsi un soldat de Dieu qui pense qu'il tue au nom du bien.

La délinquance, une première expérience

"Pour les organisations terroristes, c'est du pain bénit, explique-t-il à francetv info. Ils savent déjà voler une voiture, trouver une kalachnikov, se faire discret, dégoter une planque, avoir du sang-froid, communiquer sans être repéré ou semer les filatures. Les lois du ghetto, c'est toute leur vie." 

Les quartiers sensibles sont aussi des zones où les réseaux terroristes trouvent les ressources nécessaires à leur fonctionnement. Interrogé mercredi sur Europe 1, Gilles Kepel prend l'exemple de Molenbeek, où réside une importante communauté de Marocains originaires de la région du Rif, "une des principales régions productrices de haschich". "Molenbeek et Sevran sont les têtes de pont et les lieux de redistribution du shit qui, évidemment, génère toute une délinquance avec des armes, explique le sociologue spécialiste de l'Islam. Les jihadistes ont besoin d’armes, et c’est ainsi qu’il y a cette porosité entre les deux milieux."

"Les trafiquants vendent à qui veut bien acheter, et la pègre se débarrasse ainsi des armes utilisées pour des braquages, assure un policier marseillais cité par Le Temps. Une version contredite par Karim Baouz, qui estime lui que les grands délinquants éprouvent une certaine méfiance vis-à-vis des "barbus". "Avoir les 'stups' sur le dos, les trafiquants savent faire ; mais quand c'est la Direction générale de la sécurité intérieure ou Interpol qui s'en mêlent, c'est autre chose. Personne ne vendra d'armes pour commettre des attentats, assure le journaliste rompu au terrain. Par contre, rien n'empêche les jihadistes d'embrigader un petit délinquant qui ira acheter une kalachnikov en prétendant vouloir faire un braquage. Le problème aujourd'hui, c'est qu'on ne sait plus qui est radicalisé."

Et parfois, ce ne sera même pas un mensonge. Pour financer leurs opérations, les cellules jihadistes n'hésitent plus à employer les méthodes du grand banditisme, en multipliant les braquages. L'exemple de quatre malfaiteurs condamnés le 4 février dernier est parlant : en 2013, ils avaient braqué un Quick à Coignières (Yvelines) pour financer le départ de l'un d'eux en Syrie.

Cambrioler en prétendant appliquer un islam rigoriste qui réprouve le vol peut paraître contradictoire. Mais les partisans du jihad ont un joker : le concept de "butin halal" (commettre des actes de banditisme pour financer la cause) qui leur permet de contourner l'interdit. "Plusieurs versets lui sont consacrés dans le Coran, explique l'ex-juge antiterroriste Marc Trévidic au Monde. C'est l'alibi qui teinte de morale leurs agissements. Ça remonte l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, donne une justification à leurs crimes."

La prison, "incubateur à jihadistes"

A 18 ans, après une enfance sans histoires à Grigny (Essonne), Amedy Coulibaly, le preneur d'otages de l'Hyper Cacher, participe à un vol de motos qui tourne mal : un de ses complices est tué par un policier. Coulibaly est marqué à vie. Deux ans plus tard, en 2002, il tombe pour le braquage d'une agence bancaire, est condamné à six ans de prison. Sa trajectoire de petit braqueur bascule en 2005 : à Fleury-Mérogis, il rencontre "Abou Hamza", alias Djamel Beghal, un ancien du Groupe islamique armé condamné pour son appartenance à un réseau proche d'Al-Qaïda.

Les deux hommes ont des cellules voisines et conversent par la fenêtre. Coulibaly, ou "Dolly" comme il se fait appeler en détention, entame sa radicalisation derrière les barreaux. Il y croise également la route de Chérif Kouachi, l'un des futurs tueurs de Charlie Hebdo. Déjà orienté par les prêches de Farid Benyettou dans le 19e arrondissement parisien, le cadet des frères Kouachi aiguise encore sa radicalisation, comme en témoigne un de ses co-détenus dans un numéro de l'émission Pièces à Convictions réalisé par Karim Baouz.

La prison joue ainsi le rôle d'accélérateur dans la radicalisation des délinquants, un véritable "incubateur" à jihadistes, assène Gilles Kepel. En détention, le délinquant peut choisir de fréquenter les islamistes pour trouver une protection. Parfois même, les proches approuvent une soudaine conversion, voire une radicalisation. Dans une enquête du Monde, la femme d'un braqueur incarcéré se félicite que son mari ne soit plus le fêtard qu'elle a connu : "En prison, il n'y a ni les copains ni les sorties. Il ne peut qu'évoluer et pratiquer la religion. C'est tant mieux."

Auprès des jihadistes, le détenu peut aussi "mûrir la haine de la société dans des rapports quotidiens tissés de tension et de rejet", avance Farhad Khosrokhavar. "Le jeune délinquant fait l’expérience du mépris à l’égard de l’Islam sous une forme institutionnelle et impersonnelle : manque ou pénurie d’imams, prières collectives du vendredi non célébrées ou faites dans des conditions où prévaut la suspicion vis-à-vis des participants, refus du petit tapis de prière dans la cour de récréation."

Dès lors, le prisonnier se voit offrir la possibilité d'"inverser les rôles" en choisissant l'islam radical, explique le sociologue : "Désormais c’est lui qui condamne la société, c’est lui qui assume le rôle du juge en tant que chevalier de la foi en guerre contre les impies." A sa sortie de prison, l'ex-délinquant radicalisé a acquis une nouvelle confiance en lui et se voit comme un "noble individu qui exécute les sentences divines". De ce fait, il "n’éprouve pas de remords face à l’étendue de [sa] violence".