Espionnage des Européens par les USA : "En matière de renseignement, il y a des alliés, mais pas d'amis", selon un spécialiste

"Il y a beaucoup de jeux de dupes" dans ce secteur de l'espionnage, explique Jacques Follorou, journaliste et spécialiste des questions de renseignement.

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Le siège de la National Security Agency (NSA), à Fort Meade, dans le Maryland, en février 2018 (illustration). (SAUL LOEB / AFP)

"Il faut rappeler que l'espionnage est un mode de régulation internationale", explique lundi 31 mai sur franceinfo Jacques Follorou, journaliste au service international du Monde en charge des questions de sécurité et de renseignement et auteur de La guerre secrète des espions, paru en 2020 chez Plon. Une enquête signée d'un consortium de grands médias européens a révélé dimanche que la NSA, l'agence de renseignement des États-Unis, a espionné plusieurs personnalités européennes entre 2012 et 2014, avec l'aide des services de renseignement danois. La chancelière allemande Angela Merkel, ainsi que plusieurs Français dont l'identité n'est pas connue, font partie de ces personnalités espionnées.

franceinfo : Peut-on imaginer que le gouvernement du Danemark n'ait pas été au courant des agissements américains ?

Jacques Follorou : C'est toute la question de la naissance de la coopération technique en matière de renseignement au début des années 2000, avec comme "grand frère", mentor, les États-Unis et leur Agence nationale de sécurité, la fameuse NSA. En 2005, les chefs du renseignement technique de 12 pays, dont la France, se sont réunis à Amsterdam et ont établi les termes de cette coopération. À cette époque, après le 11-Septembre, il y a un enjeu de lutte contre le terrorisme.

En matière technique, les États-Unis ont une avance considérable et vont proposer à un certain nombre de pays, à commencer par l'Allemagne, le Danemark, mais aussi la France, de leur livrer clé en main les centres d'interception et les moyens techniques. Ces pays, en fonction de leur politique de souveraineté et de leur volonté d'être autonomes, diront oui ou non. L'Allemagne dira oui, le Danemark également. En 2006, la France dira non, justement pour des raisons de souveraineté.

Après les attentats du 11 septembre 2001, certains pays sont donc tentés, en quelque sorte, de dire aux États-Unis : "Vous nous protégez du terrorisme, et en échange, on vous laisse faire, on ne regarde pas ?"

C'est vrai que le terrorisme, à un moment donné, va précipiter les politiques et conduire les démocraties à se serrer les coudes. Mais en matière de renseignement, il existe une règle : pour le terrorisme, il peut y avoir des amis entre services de renseignement de différents pays. En revanche, pour tout le reste, à savoir l'immense majorité des sujets traités par le renseignement – la guerre économique, la guerre politique, la guerre d'influence, les accords commerciaux, etc. – là, il y a des alliés mais pas d'amis. Il faut rappeler que l'espionnage est un mode de régulation internationale. C'est évidemment sous les radars, c'est évidemment de la ruse et il y a beaucoup de jeux de dupes.

Mais on peut comprendre le cas danois en le mettant en en écho avec ce qu'il s'est passé dans l'affaire allemande, en 2015, un cas à peu près similaire. En 2005, les Américains ont installé un centre d'interception en Bavière, qui était opéré avec les services allemands. Après les révélations de l'affaire Snowden, l'enquête du Bundestag a révélé qu'au niveau opérationnel, au niveau des agents allemands qui travaillaient côte à côte avec les agents de la NSA en Bavière, chacun avaient connaissance des sélecteurs, c'est-à-dire les noms, les numéros de téléphone, les cartes bancaires, etc. qui étaient entrés dans la machine et faisaient l'objet d'interceptions. En revanche, au niveau politique, on a découvert que c'était un peu plus flou, qu'on préférait ne pas savoir.

Quid de la question du pacte américain de non-espionnage, le "no-spy act" entre les "cinq yeux", les pays du Commonwealth (la Grande-Bretagne, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande) ?

Le "no-spy act" est en effet au cœur de la relation des pays anglo-saxons. Il existe aussi des accords de coopération avec d'autres pays non-anglo saxons : les "9 eyes", les "14 eyes", etc. Mais aucun de ces accords de coopération n'a atteint le niveau de sécurité des "five eyes". En 2010, les Français avaient essayé de conclure un accord de ce type avec les Américains, afin de s'assurer, en cas de coopération, qu'ils ne feraient pas l'objet d'une surveillance américaine. Et ça avait été refusé, avec un blocage de la CIA.

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