Espionnage des Européens par les États-Unis : "Pour la NSA, l'Europe, c'est open bar", affirme un spécialiste

"Les États-Unis ont un contrat avec cinq pays anglo-saxons qui leur interdit de s'espionner réciproquement. Ni la France ni l'Allemagne ne participent à cette alliance", explique Antoine Lefébure, auteur de "L’Affaire Snowden, comment les États-Unis espionnent le monde".

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Le logo de la National Security Agency (NSA). (NICOLAS ARMER / DPA / MAXPPP)

"Pour la NSA [National Security Agency], l'Europe, c'est open bar", a déclaré lundi 31 mai sur franceinfo Antoine Lefébure, spécialiste de l’usage des nouvelles technologies, auteur de L’Affaire Snowden, comment les États-Unis espionnent le monde. Une enquête signée d'un consortium de grands médias européens révèle que les Américains ont espionné plusieurs personnalités européennes entre 2012 et 2014. Parmi elles, notamment, la chancelière allemande Angela Merkel et des Français dont l'identité n'est pas connue. Selon Antoine Lefébure, "ça continue et ça continuera".

franceinfo : Doit-on être étonnés de cette affaire ?

Antoine Lefébure : Ça n'a rien d'étonnant. La NSA [National Security Agency, l'agence américaine de sécurité], les États-Unis, ont un contrat avec cinq pays anglo-saxons – dont l'Australie, le Canada ou encore la Nouvelle-Zélande – qui leur interdit de s'espionner réciproquement. Ni la France ni l'Allemagne ne participent à cette alliance. Donc pour la NSA, l'Europe, c'est open bar. Ils peuvent espionner n'importe quel pays, n'importe quel gouvernement, sans avoir de comptes à rendre.

À votre avis, quel type de personnalité peut être écoutée dans ces moments-là ?

Ce sont essentiellement des personnalités politiques. C'est ce qu'avait dit Brzeziński [conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Jimmy Carter, de 1977 à 1981], quand il y avait des affaires d'espionnage du même type. Il avait dit : "Il faut bien qu'on écoute nos amis, nos alliés, pour vérifier que ce sont toujours nos alliés". Donc là-dessus, rien n'est nouveau. Au niveau économique, il y a une bagarre extraordinaire sur les grands contrats internationaux avec des problèmes de financement, de pots de vin, etc., sur lesquels l'information a énormément de valeur. Les Américains étant leaders sur la plupart des domaines, ils ont besoin de connaître les positions économiques de leurs adversaires.

Les Danois savaient-ils ce qu'il se passait ?

On n'aura jamais de réponse. C'est la même chose pour les gouvernements que pour les entreprises. Au sein des services secrets des différents pays européens, vous avez des gens qui ont des habilitations élevées, qui ont des relations avec des Américains. Quelquefois, les dirigeants des services ne savent même pas ce que font leurs cadres supérieurs. C'est ce qu'on appelle la nécessité de connaître : ils ne connaissent pas, donc ça leur permet de nier puisqu'ils ne savent pas. Ne sachant pas, ils ne peuvent pas non plus dire oui, c'est vrai. Il n'y aura jamais de réponse. Ce sont les plus grands secrets de la NSA et des Américains : quels sont les pays qui sont utilisés pour espionner d'autres pays ? Quels sont les moyens techniques utilisés et quelles sont aussi les sociétés privées de type Google, Facebook, Amazon, etc. ? Quelles sont les relations qui font que les Américains ont les informations dont ils ont besoin ?

Pensez-vous que ces écoutes continuent ?

Ça continue et ça continuera, parce qu'il y a une hégémonie américaine à laquelle ils ne veulent pas renoncer. Il y a une capacité technique et une capacité financière qui font que les pays européens sont dépendants des services américains et que ces services américains ont une prédominance qui fait qu'on ne peut pas se passer d'eux. On a des moyens tellement plus limités, notamment au niveau des logiciels.

Que peut faire la France, que peut faire l'Europe ?

Rien du tout. Ça s'est vu au moment de l'affaire Snowden [lanceur d'alerte américain].

"Le maximum qui peut arriver, c'est que l'ambassadeur des États-Unis soit convoqué aux Affaires étrangères. Ça rouspète en apparence et puis, on continue."

Antoine Lefébure, spécialiste de l’usage des nouvelles technologies

à franceinfo

Ce qu'il faut savoir, c'est que la France est très intégrée au système de surveillance américain, avec des logiciels qui dépendent des États-Unis. Et en plus, on a besoin aussi des informations américaines, notamment en Afrique, dans les bagarres au Sahel. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ?

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