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Scandale du chlordécone : on vous explique pourquoi la Martinique et la Guadeloupe se mobilisent contre "l'impunité"

Des milliers de personnes ont manifesté, samedi, en Martinique alors qu'une plainte en 2006 pour "mise en danger d'autrui" par empoisonnement pourrait aboutir à la prescription.

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Des manifestants protestent contre la possible prescription dans l'affaire du chlordécone, à Fort-de-France (Martinique) le 27 février 2021. (LIONEL CHAMOISEAU / AFP)

"Non à l'impunité !" La colère était tangible à Fort-de-France (Martinique), samedi 27 février, dans la manifestation qui a rassemblé des milliers de personnes contre le risque de prescription dans le dossier du chlordécone. Largement utilisé de 1972 à 1993 dans les bananeraies, cet insecticide a contaminé les neuf dixièmes des populations de Martinique et de Guadeloupe, selon Santé publique France. La plainte déposée en 2006 pour "mise en danger d'autrui" par empoisonnement pourrait déboucher sur un non-lieu pour cause de prescription des faits.

Entre 1972 et 1993, le chlordécone utilisé malgré sa toxicité connue

La toxicité du chlordécone et son pouvoir persistant dans l'environnement sont connus depuis les années 1960. Néanmoins, explique la chaîne la 1re, le chlordécone a été utilisé pendant deux décennies pour sauver la monoculture de la banane aux Antilles, menacée par les charançons. Avec des effets notables sur l'environnement et la santé des habitants : "Cet insecticide utilisé pendant plus de 20 ans, de 1972 à 1993, dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique a empoisonné les sols, les rivières et la mer pour des siècles. Sans oublier les conséquences sanitaires sur la population, dont les scientifiques commencent peu à peu à mesurer la gravité", détaillent nos confrères dans cette vidéo.

Plus de 90% de la population adulte en Guadeloupe et Martinique est contaminée par le chlordécone, relève une étude de Santé publique France publiée en 2018. Les populations antillaises présentent un taux d'incidence du cancer de la prostate parmi les plus élevés au monde.

En 2006, une plainte pour "mise en danger d'autrui"

Le chlordécone s'était fait oublier un temps, mais, "au début des années 2000, Eric Godard, fonctionnaire de la santé en charge des eaux potables à la DDASS (ARS aujourd'hui) s'intéresse au sujet. Il découvre des traces de chlordécone dans l'eau, à des doses élevées", raconte ainsi la 1re. Parallèlement, des associations écologistes dénoncent régulièrement, elles aussi, la présence de pesticides dans l'eau. Les plaintes suivront.

En 2006, plusieurs associations de Martinique et de Guadeloupe déposent plainte pour "mise en danger de la vie d'autrui", après des années d'empoisonnement de leurs îles au chlordécone. Ils dénoncent, entre autres, les nombreuses dérogations accordées par l'Etat aux planteurs, pour continuer à polluer les Antilles avec ce pesticide. "En 1990, le chlordécone est interdit en France, mais certains planteurs demandent à nouveau une dérogation", explique la 1re. "Jusqu'en 1993, le chlordécone continue d'être utilisé dans les bananeraies, sans que la question de sa dangerosité ne soit officiellement posée."

Janvier 2021, le risque de la prescription

Alors qu'elles sont auditionnées les 20 et 21 janvier en visioconférence par deux juges d'instruction du pôle santé du Tribunal de grande instance de Paris, les associations martiniquaises et guadeloupéennes apprennent que leur plainte pour empoisonnement au chlordécone pourrait tomber sous le coup de la prescription. "L'une des juges d'instruction" a évoqué "des obstacles juridiques" tout en restant "ouverte encore quelques semaines à la démonstration qu'il ne pouvait pas y avoir prescription", a expliqué le 21 février à l'AFP Harry Durimel, avocat des parties civiles guadeloupéennes et maire écologiste de Pointe-à-Pitre.

Ce risque de prescription a suscité l'indignation des parties civiles. "Ça fait 14 ans que ça traîne devant leurs tribunaux et aujourd'hui on nous dit que les faits sont prescrits ? Ce n'est pas de notre fait !" s'est emporté Pascal Tourbillon, représentant l'Association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais (Assaupamar) au micro de la radio RCI.

Quant à Me Louis Boutrin, avocat de l'Association pour une écologie urbaine basée en Martinique cité par l'AFP, il a estimé que "des rapports de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes qui n'ont pas été pris en compte" et "qui sont des infractions commises en 2006" "permettent de repousser les limites de la prescription".

Février 2021, "non à l'impunité"

Pour s'opposer au non-lieu qu'entraînerait la prescription, une quarantaine d'associations, de syndicats, de partis politiques martiniquais, ainsi que des personnalités, comme le chanteur Joey Starr, appellent à manifester pour dire "non à l'impunité". Des milliers de personnes manifestent à Fort-de-France, du jamais-vu depuis la grève générale contre la vie chère en 2009.

Entre 10 000 et 15 000 personnes selon les organisateurs, 5 000 selon la police, ont défilé. "Ils nous empoisonnent, ils nous tuent", proclame une banderole de la CGT. "Aujourd'hui, je crois qu'on a tous les éléments pour montrer que certains magistrats ont une drôle de façon de traiter les dossiers", regrette un manifestant auprès de France 3.

La mobilisation est plus timide en Guadeloupe, où 300 personnes, selon la CGT locale, ont participé à une manifestation à Capesterre-Belle-Eau. Le secrétaire général du syndicat guadeloupéen CGTG Jean-Marie Nomertin se montre néanmoins ferme au micro de franceinfo : "Ceux qui ont pollué, ceux qui sont dans le secteur de l'import-export, qui de manière consciente, voulue et organisée, nous ont empoisonnés et qui nous tuent à petit feu, ces gens-là doivent être mis en examen, jugés et condamnés à la prison ferme. Ils doivent indemniser chaque salarié."

A Paris, lieu d'une troisième manifestation simultanée le même jour, un peu plus de 200 personnes se sont rassemblées, place de la République. "L'ensemble de la société française devrait prendre fait et cause pour qu'il n'y ait pas de prescription", a déclaré à l'AFP Toni Mango, responsable du Kolèktif Doubout Pou Gwadloup, pour qui la menace de prescription va servir de catalyseur à la mobilisation. "C'est un premier appel, une première manifestation depuis le Covid et on ne s'arrêtera pas là".

Si la plainte n'aboutit pas, les associations mobilisées en Martinique, comme l'Association médicale de sauvegarde de l'environnement et de la santé, l'Assaupamar et l'Association pour une écologie urbaine, envisagent de saisir les juridictions européennes, et notamment la Cour européenne des droits de l'homme.

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