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Les eurodéputés rejettent l'interdiction de la pêche en eaux profondes

Cette technique est réputée très destructrice pour les fonds marins, mais est farouchement défendue par les armateurs français.

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La pêche en eaux profondes est accusée par ses détracteurs de détruire des écosystèmes marins fragiles, tels que les bancs de corail. (ALBEERTO LINDNER / AP / SIPA)

Malgré la bande dessinée de Pénélope Bagieu et les plus de 750 000 signatures recueillies par leur pétition, la forte mobilisation des défenseurs de l'environnement pour protéger les fonds marins n'a pas payé. Le Parlement européen a rejeté, mardi 10 décembre, un projet d'interdiction de la pêche en eau profonde.

La technique, accusée par ses détracteurs de menacer les écosystèmes marins et la biodiversité, divise jusque dans les rangs des parlementaires européens. L'issue du vote s'est d'ailleurs jouée dans un mouchoir de poche, avec 342 voix contre l'interdiction et 326 pour. Le résultat a été accueilli avec satisfaction par l'industrie de la pêche française, mais a déçu les militants écologistes.

Francetv info répond aux questions que soulève cette décision polémique.

Qu'est-ce que la pêche en eau profonde ? 

Cette technique de pêche consiste à tracter un filet - un chalut - sur les fonds marins, entre 400 et 1 500 mètres sous la surface des flots. Ce chalutage est pratiqué essentiellement au large de l'Ecosse et de l'Irlande. Les espèces de poissons recherchées sont la lingue bleue, le grenadier de roche, le sabre noir ou le congre.

En Europe, les flottes concernées sont à 90% française, espagnole et portugaise. La France comptabilise neuf bateaux spécialisés dans cette activité sur un total de onze dans l'Union européenne, selon l'eurodéputé EELV Jean-Paul Besset.

Pourquoi est-elle critiquée ?

Le chalutage en eaux profondes est accusé par les écologistes et la majorité de la communauté scientifique de détruire des écosystèmes marins fragiles, tels que les bancs de corail. Mais aussi d'épuiser les ressources halieutiques en capturant, sans discrimination, des espèces de poissons à croissance et à reproduction lente.

Qu'ont décidé les eurodéputés ?

Le Parlement européen a rejeté l'interdiction de la pêche en eaux profondes, proposée par la Commission européenne. Les eurodéputés se sont en revanche prononcés pour un contrôle accru des licences de pêche. Elles ne seraient plus accordées pour les zones fragiles.

Une réévaluation de la situation des espèces et des fonds marins d'ici quatre ans par l'exécutif européen est également prévue. Avec la possibilité d'interdire alors les méthodes les plus destructrices.

Cet encadrement prévoit de renforcer la prise en compte d'avis scientifiques pour fixer les quotas d'espèces profondes, de réduire les prises accessoires piégées dans les filets et d'évaluer l'impact environnemental avant l'ouverture de zones à la pêche profonde.

Quand cette décision sera-t-elle appliquée ?

Difficile de répondre. Pour entrer en vigueur, ce cadre européen doit encore être avalisé par les gouvernements. Cela semble peu probable avant les prochaines élections européennes. Les 28 traînent des pieds depuis des mois sur ce dossier.

Le rapporteur du projet, Kriton Arsenis, avait d'ailleurs mis en exergue lundi la mauvaise volonté des gouvernements à protéger les grands fonds, pour réclamer "un mandat fort" via l'adoption de l'interdiction. Se limiter au compromis, comme l'a finalement fait le Parlement européen, alors qu'il est voué "à être encore édulcoré, n'aurait pas de sens", avait lancé l'eurodéputé grec. 

Les pêcheurs en eaux profondes ont-ils gagné ?

Les représentants de l'industrie européenne de la pêche se sont immédiatement félicités du sursis accordé à cette pratique. Il s'agit d'une reconnaissance "que la pêche en eaux profondes peut s'exercer de manière durable et responsable en préservant l'équilibre crucial mais fragile entre la protection de l'environnement et celle des territoires maritimes auxquels des milliers d'emplois sont attachés", a déclaré Olivier Le Nézet, président de Blue Fish, qui représente les intérêts des armateurs.

A l'origine d'une vaste mobilisation antichalutage en France à la tête de son association Bloom, Claire Nouvian a pour sa part dénoncé une "victoire du lobbying acharné des industriels". Le Parlement européen a cédé à "la logique productiviste du toujours plus, plus loin, plus profond" malgré "les destructions considérables du milieu marin que cette technique de pêche provoque", a également déploré l'eurodéputé écologiste français Jean-Paul Besset. 

Tentant de faire contre mauvaise fortune bon cœur, l'organisation PEW de protection de l'environnement a toutefois jugé que "les mesures convenues par le Parlement européen pourront, si elles sont appliquées, aider à limiter les dégâts infligés aux écosystèmes des grands fonds".

Combien d'emplois sont en jeu ? 

Outre l'enjeu écologique, partisans et opposants brandissent l'enjeu économique en terme d'emplois. En France, les emplois menacés par une interdiction auraient varié de 500, selon le ministre de la Pêche, Frédéric Cuvillier, à jusqu'à 3 000 selon les représentants de la Scapêche, premier armateur national de pêche fraîche, qui contrôle pour le compte du distributeur Intermarché six des neuf navires français qui étaient directement visés.

L'argument est contredit par les associations écologistes. Elles mettent en avant une étude menée par la New Economics Foundation, selon laquelle le chalutage en eaux profondes nuit "gravement à l'environnement sans pour autant avoir des retombées économiques positives", notamment en termes d'emplois.

La commissaire européenne chargée de la Pêche, Maria Damanaki, avait tranché le débat, lundi. Elle estime qu'il suffirait aux pêcheurs d'abandonner le chalutage au profit de la palangre, moins destructrice, pour garantir, voire augmenter, le nombre d'emplois.

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