VIDEO. Biélorussie : quel rôle jouent les femmes dans la contestation ?

Sur la scène politique ou lors des manifestations contre le président Loukachenko, les femmes biélorusses se sont largement mobilisées. Un engagement "qui n'est pas forcément féministe", selon la chercheuse Anna Colin Lebedev.

C'est une contestation profonde dont les principaux visages sont féminins. Depuis l'élection présidentielle du 9 août en Biélorussie, des centaines de milliers de personnes ont manifesté leur désarroi face à la réélection du président Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis vingt-six ans. Les femmes sont parties prenantes de cette mobilisation, mais "pas pour les raisons que peut s'imaginer le public occidental", souligne Anna Colin Lebedev, enseignante à l'université Paris-Nanterre et spécialiste des sociétés post-soviétiques.

Le statut de femme comme bouclier

"En Biélorussie, les femmes ont un rôle très actif dans la vie politique, comme dans le monde professionnel, mais c'est souvent un rôle de numéro deux, explique Anna Colin Lebedev. Cela leur permet d'avoir une image de personne concernée, mais en dehors des jeux sales de la politique." Loin d'être en majorité féministes, les manifestantes "en robes longues avec des fleurs" jouent des stéréotypes genrés pour se protéger des forces de l'ordre dans les manifestations. Un statut aussi parfois utilisé comme cordon de sécurité, pour empêcher la police d'interpeller des hommes venus manifester eux aussi.

Renverser le régime, mais pas les valeurs

Avant de défiler dans les rues, les femmes biélorusses ont d'abord investi la scène politique, à l'image du trio d'opposantes malmenées par le régime. Tête de file de l'opposition, Svetlana Tikhanovskaïa, candidate perdante face à Loukachenko, s'est réfugiée en Lituanie après les élections contestées. Veronika Tsepkalo, autre figure contestataire, continue à encourager les manifestants depuis Moscou, où elle s'est exilée. Quant à l'activiste Maria Kolesnikova, elle a été arrêtée le 7 septembre à la frontière entre la Biélorussie et l'Ukraine. 

Les femmes ne sont pas totalement libres des messages qu'elles véhiculent.

Anna Colin Lebedev

à franceinfo

Si ces femmes sont engagées, "elles n'en restent pas moins fidèles à une vision traditionnelle de la société", fait remarquer Anna Colin Lebedev. "Elles peuvent demander le renversement du régime, mais seulement au nom d'une société paisible et prospère, en tant que bonnes mères de famille."

Une vision qui semble partagée par Svetlana Tikhanovskaïa, dont l'objectif était d'être "une présidente de transition", "sans programme politique propre", afin d'organiser des élections libres avant de se retirer pour "retrouver [sa] vie de famille ordinaire", rappelle Anna Colin Lebedev. "La contestation est très féminine, concède-t-elle. Mais les femmes se mettront sans doute en retrait de la vie publique" si une transition politique venait à avoir lieu dans cette ancienne république soviétique.

Anna Colin Lebedev, enseignante à l\'Université Paris-Nanterre, spécialiste des sociétés post-soviétiques, le 7 septembre 2020.
Anna Colin Lebedev, enseignante à l'Université Paris-Nanterre, spécialiste des sociétés post-soviétiques, le 7 septembre 2020. (FRANCEINFO)