Sommet entre la Chine et les Etats-Unis : les enjeux des retrouvailles entre Xi Jinping et Joe Biden

Article rédigé par franceinfo avec AFP
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Le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Joe Biden se serrent la main lors du sommet du G20 en Indonésie, le 14 novembre 2022. (SAUL LOEB / AFP)
Les deux dirigeants échangent mercredi, en marge du sommet de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (Apec) qui se tient aux Etats-Unis. Si la situation à Taïwan cristallise les tensions, des axes d'entente sont possibles et les deux camps essaient de limiter les risques d'escalade.

Alors que Joe Biden assimilait Xi Jinping à un "dictateur" il y a moins de cinq mois, le président américain et son homologue chinois ont échangé en tête-à-tête mercredi 15 novembre. En marge du sommet de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (Apec) à San Francisco, aux Etats-Unis, les deux hommes ont l'occasion d'acter, cette fois, le rapprochement entre les deux superpuissances mondiales. "Que la rencontre ait lieu est déjà un signal très fort", confirme à franceinfo Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Dans un contexte international compliqué par les conflits au Proche-Orient et en Ukraine, cette entrevue, qui intervient un an avant l'élection présidentielle américaine, leur permettra de discuter de "la paix et du développement dans le monde", a assuré Pékin, lundi. Joe Biden a déclaré mercredi au début de la réunion que les deux dirigeants devaient "s'assurer que la rivalité ne dégénère pas en conflit" entre les deux pays. Un vaste menu, dont franceinfo détaille les enjeux.

Sonder les intentions de la Chine sur Taïwan 

La situation sur l'île de Taïwan, voisine de la Chine, cristallise toujours les tensions entre les deux puissances mondiales. La multiplication des démonstrations de force de l'armée chinoise au large de Taïwan inquiète les Etats-Unis, alors que se profile l'élection présidentielle sur l'île en janvier. Côté chinois, la visite à Taïwan de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants américaine, en août 2022, avait été très mal reçue par Pékin, qui avait suspendu l'essentiel des communications militaires régulières avec les Etats-Unis. 

"En vue de cette élection, la Chine veut donner une image moins agressive pour les convaincre les Taïwanais de voter pour des partis moins critiques envers Pékin", estime Valérie Niquet, même s'il est difficile de lire la politique de Xi Jinping sur ce dossier. "La politique taïwanaise de la Chine est tellement personnalisée, dans les mains de Xi Jinping, qu'on a une véritable question de compréhension de ses intentions", affirme à France Culture Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'Institut Montaigne. 

"Xi Jinping défendra une fois de plus la politique de la Chine unique devant le président Biden. Car la ligne rouge infranchissable, comme l'a maintes et maintes fois répété le gouvernement chinois, c'est la question de Taïwan !", avance à RFI Gao Zhikai, vice-président du Centre sur la Chine et la mondialisation à Pékin. Joe Biden, lui, doit réaffirmer à la Chine que Washington ne soutient pas une indépendance de Taïwan, et que la politique américaine en la matière n'a pas changé.

Renouer un dialogue interarmées 

La crise à Taïwan a mis à mal la relation militaire entre la Chine et les Etats-Unis. Washington veut une reprise du dialogue. "Le président [Biden] est résolu à voir le rétablissement de liens d'armée à armée, car il estime que c'est dans l'intérêt de la sécurité nationale des Etats-Unis", a déclaré Jake Sullivan, le conseiller américain à la sécurité nationale, à la chaîne américaine CBS. "Il pense qu'une communication entre armées est nécessaire pour s'assurer que cette concurrence ne dégénère pas en conflit."

"Les Etats-Unis veulent maîtriser toute escalade dans le domaine militaire, tout en gardant une concurrence vigoureuse dans les domaines technologique et économique, observe Marc Julienne, responsable des activités Chine de l'Institut français des relations internationales (Ifri), sur France Culture. Mais la Chine ne fait pas de distinction entre ces domaines, car ils sont interconnectés."

Instaurer une concurrence économique saine

Washington veut conserver la plus grande avance possible sur ses concurrents en contrôlant notamment les exportations de semi-conducteurs et les investissements américains en Chine. Mao Ning, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a exhorté les Etats-Unis, lundi 13 novembre, à "respecter sincèrement les préoccupations raisonnables de la Chine et ses droits légitimes au développement, plutôt que de mettre uniquement l'accent sur leurs propres préoccupations tout en nuisant aux intérêts de la Chine. La Chine n'a pas peur de la concurrence, mais nous nous opposons à une définition des relations sino-américaines en termes de concurrence."

"La Chine ne cherche pas à changer les Etats-Unis, et les Etats-Unis ne devraient pas non plus chercher à façonner ou à changer la Chine."

Mao Ning, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois

en conférence de presse

De son côté, la porte-parole de la Maison-Blanche, Karine Jean-Pierre, a assuré que Joe Biden et Xi Jinping discuteront des moyens de "gérer la concurrence de manière responsable". La secrétaire au Trésor américaine, Janet Yellen, a rappelé que son pays ne cherchait pas à "se dissocier" économiquement de la Chine, "ce qui serait préjudiciable" aux deux pays et "déstabiliserait le monde".

Les échanges commerciaux entre Washington et Pékin, qui dépassent aujourd'hui les 800 milliards de dollars, sont "la pierre angulaire des relations entre les deux pays", insiste, sur RFI, Wang Yiwei, directeur de l'Institut des affaires internationales à l'université du Peuple à Pékin. "La Chine a besoin d'une normalisation des relations avec l'Occident et les Etats-Unis, notamment au niveau économique, car son économie ne va pas bien", synthétise Valérie Niquet. Les chiffres de la dernière "fête des célibataires", le "Black Friday" chinois qui a eu lieu le 11 novembre, n'ont pas été bons, rapporte Reuters, les exportations ont chuté de 6,4% en un an en octobre, et le chômage des jeunes dans les villes a atteint un niveau si préoccupant en juin (21,3%) que le gouvernement a décidé de ne plus publier les chiffres, assure Le Monde.

Clarifier l'influence de la Chine dans les conflits en Ukraine et au Proche-Orient

Les deux leaders doivent aborder les deux conflits majeurs du moment : en Ukraine et au Proche-Orient. Avant cette rencontre, la secrétaire au Trésor, Janet Yellen, a déclaré que son gouvernement était "préoccupé par le fait que des équipements essentiels à l'effort militaire de la Russie échappent aux sanctions [américaines] et sont livrés à la Russie". "Nous avons des preuves que certaines entreprises chinoises, et je ne dis certainement pas que le gouvernement chinois est au courant, pourraient contribuer à l'acheminement de ces équipements et de ce matériel vers la Russie, et que certaines institutions financières pourraient être impliquées dans la facilitation de cet acheminement", a-t-elle noté.

"On a beaucoup parlé de l'alliance entre la Chine et la Russie, remarque Valérie Niquet, mais en réalité, elle n'a pas fourni massivement des capacités militaires à Moscou."

"Pékin voit Moscou s'enliser dans ce conflit et ça n'est pas forcément bien perçu. Certains en Chine en veulent peut-être à Vladimir Poutine de s'être lancé dans cette offensive sans être sûr d'y parvenir."

Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

à franceinfo

Lors des crises internationales, "la Chine adore être perçue comme étant un acteur majeur, mais elle est très peu engagée dans la résolution des problèmes. Elle est d'abord tournée vers ses propres enjeux, notamment économiques et stratégiques, car elle aime aussi accroître le cercle de ceux qui peuvent la soutenir", analyse l'experte à la FRS. Toutefois, Joe Biden pourrait "vouloir collaborer avec la Chine dans le domaine humanitaire" à Gaza, précise l'économiste Agathe Demarais sur France Culture.

Maintenir un dialogue stable

En vue de l'année 2024, cruciale aux Etats-Unis avec l'élection présidentielle, "l'idée est de stabiliser la relation, éviter les malentendus, maintenir la communication avec la Chine et rentrer dans un monde sans surprise pour les deux camps parce que ce serait une catastrophe pour les Etats-Unis d'avoir une crise majeure avec la Chine dans l'année qui vient", avance Agathe Demarais sur France Culture. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karine Jean-Pierre, a d'ailleurs insisté sur "l'importance continue de maintenir des lignes ouvertes de communication". 

Confirmer des objectifs de réduction des émissions de CO2

Enfin, la Chine et les Etats-Unis sont attendus sur les enjeux climatiques. La récente rencontre entre John Kerry, l'émissaire américain sur le climat, et son homologue chinois, Xie Zhenhua, est un signe de collaboration entre les deux pays dans ce domaine. Les deux hommes ont, d'ailleurs, annoncé avoir trouvé "un accord" sur "la réduction des émissions et la direction que nous devons prendre".

La rencontre entre les deux pays plus gros émetteurs de CO2 "offre un espoir alléchant en matière d'action climatique", estime, dans une tribune, Kate Logan, de l'Asia Society Policy Institute, à quelques jours de l'ouverture de la COP28 à Dubaï, le 30 novembre. "Un accord de haut niveau entre les Etats-Unis et la Chine pourrait apporter le changement de cap nécessaire pour maintenir les températures mondiales en dessous de 1,5°C" de hausse par rapport à l'ère préindustrielle, assure-t-elle.

Mais, encore une fois, la perspective de l'élection présidentielle américaine incite à la prudence. "Tout progrès qui pourrait être fait par Joe Biden et Xi Jinping pourrait être défait par une administration républicaine", met en garde Agathe Demarais. Dans l'optique d'une volonté de collaborer, la Chine et les Etats-Unis ont annoncé dès mercredi le lancement d'un groupe de travail commun sur le climat qui se concentrera sur "la transition énergétique, le méthane, l'économie circulaire et l'efficacité des ressources, les provinces/Etats et villes à faible émission de carbone et durables, et la déforestation", ont précisé les deux pays dans une déclaration commune.

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