Un rapport français dévoile le gigantisme des réseaux d'influence chinois dans le monde

Article rédigé par
Jean-Marc Four, Rédaction internationale de Radio France - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Le rapport de l’IRSEM a reconstitué l’état major de la base 311, QG militaire des opérations d’influence chinoises, depuis 15 ans mais l’identité des dirigeants actuels reste mystérieuse. (IRSEM)

Armée de désinformateurs, fondations, think tanks... L’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), un organisme para public, publie un rapport de 650 pages, d’une ampleur sans précédent, sur les réseaux d’influence de la Chine dans le monde.

Le rapport de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem) montre l’ampleur des réseaux développés par la Chine en l’espace de quelques années. Ce travail, que la rédaction internationale de Radio France a pu consulter en avant-première, est dévoilé lundi 20 septembre au moment où, après l’épisode des sous-marins australiens, la France s’interroge sur son positionnement géopolitique entre les États-Unis et la Chine. Fruit de deux ans de travail, le rapport, Les Opérations d'influence chinoises; Un moment machiavélien met notamment en lumière plusieurs opérations chinoises de désinformation. Des réseaux tous azimuts, avec d’innombrables acteurs, et une professionnalisation ultra-rapide. Il y a bien sûr des relais classiques et légaux, les diasporas, les diplomates, les universités, le soft power comme le cinéma. Et il y a des opérations beaucoup plus troubles de désinformation à grande échelle, par exemple à Taïwan, en Suède, ou sur le Covid, avec parfois des millions de personnes impliquées dans les opérations de fake news.

Une base militaire et une armée de trolls

Le quartier général des opérations d’influence chinoises, c’est la base 311 de l’Armée populaire. Basée à Fuzhou dans le sud du pays, dissimulée derrière l’adresse d’une piscine située à proximité, la base 311 possède neuf unités identifiées par le rapport, elle mène des opérations d’influence via des stations de radio, des maisons d’édition, des universités. Encore plus monumentale : "l’armée des 50 centimes". Il s'agit d'anonymes rétribués, de l’équivalent de quelques centimes à l’équivalent de quelques dizaines d’euros pour propager des "informations". Selon le rapport, 2 millions de citoyens chinois seraient payés à temps plein pour relayer la propagande de Pékin et 20 millions agiraient à temps partiel, à la demande, pour inonder les réseaux sociaux et créer l’illusion de mouvements spontanés. Cette tâche prend la forme d’une multitude de sites, comme ceux des réseaux Qiqi et Happytify et elle est aussi externalisée en Malaisie via des centaines de "fermes de contenus".

L’entrée de l’adresse officielle de la base 311, QG militaire des opérations d’influence chinoises, dissimulé à proximité d’une piscine dans la ville de Fuzhou. (DOCUMENT IRSEM)

L’affaire Larry Romanoff, le faux nez de la désinformation sur le Covid

Le rapport de l'Irsem raconte comment en mars 2020, le pouvoir chinois a monté une opération de désinformation pour accuser les États-Unis d’être à l’origine de la pandémie. Les officiels chinois ont fondé leurs accusations publiques sur les travaux d’un prétendu scientifique renommé, Larry Romanoff. Les auteurs du rapport ont retrouvé sa trace. Romanoff existe vraiment, c’est un Canadien qui a fait de l’import export à Calgary Il y a 20 ans avant de disparaître puis de créer un site conspirationniste à Shanghai 10 ans plus tard. Puis de redisparaître avant de resurgir pendant quelques semaines début 2020 uniquement pour écrire des articles sur une prétendue origine américaine du virus.     

La Suède, cible numéro un en Europe

Dans sa proximité immédiate, la Chine vise d’abord Taïwan, par de multiples opérations de désinformation. Mais elle a aussi deux cibles plus lointaines : le Canada, et la Suède, sa cible prioritaire en Europe. La Chine s’y intéresse pour plusieurs raisons : son positionnement géographique (porte d’entrée vers l’Arctique et l’Europe), ses secteurs technologiques de pointe, son image de pays modèle. C’est donc un cheval de Troie. Mais Pékin a changé de stratégie, passant récemment de la séduction à l’agressivité. En montant notamment toute une opération de désinformation sur une prétendue affaire de touristes chinois prétendument violentés par la police suédoise. Il s’agit de déstabiliser le modèle tout en cherchant à convaincre le public chinois de la violence du système européen.

Des relais d’influence en France

La France n’est pas une cible prioritaire, si l’on en croit ce rapport. À l’exception de la Nouvelle-Calédonie, où les réseaux chinois soutiennent les mouvements indépendantistes, avec l’espoir de rattacher le territoire à la zone d’influence de la Chine dans le Pacifique tout en captant ses ressources de nickel. Sur le territoire métropolitain, le rapport pointe les liens de certaines maisons d’édition, fondations ou think tanks avec Pékin : la maison d’édition La Route de la Soie et sa revue Dialogue Chine France (éditée par un organisme lié au Parti communiste chinois), le think tank The Bridge Tank (qui organise des événements financés par l’ambassade de Chine), la fondation Prospective et Innovation présidée par Jean-Pierre Raffarin, le think tank Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) qui, sur certains événements ponctuels, fait la part belle aux positions de Pékin.

Les étranges constructions chinoises en Afrique 

Le rapport relève que lors des 50 dernières années, les compagnies chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments gouvernementaux en Afrique, notamment en Namibie, en Angola, au Ghana, en Ouganda. Dans le lot figurent 24 palais présidentiels ou de Premiers ministres. Et s’y ajoutent la création de 14 réseaux de télécommunications gouvernementaux sensibles et l’équipement en informatique de 35 gouvernements africains. Le tout construit à chaque fois par des compagnies liées au pouvoir chinois. Cette situation interroge vu que des révélations de 2018 ont démontré que le siège de l’Union africaine à Addis Abeba, également construit par les Chinois, avait été truffé de micros et d’ordinateurs munis de systèmes d’espionnage.

Une pieuvre agressive mais pas toujours efficace

Les auteurs du rapport, Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, soulignent que cette stratégie chinoise tous azimuts est souvent inefficace voire contreproductive. Le choix de la Chine ces dernières années est celui de l’agressivité, être craint plutôt que séduire. La conséquence en est une dégradation durable de son image à l’étranger. Mais son objectif prioritaire est ailleurs : maîtriser la situation à l’intérieur du pays.

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