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Présidentielle au Brésil : de la prison à l'élection, Lula est revenu de (très) loin pour défier Jair Bolsonaro

Article rédigé par Valentine Pasquesoone
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
L'ancien président brésilien Lula da Silva à Belo Horizonte, au Brésil, le 9 octobre 2022. (IVAN ABREU / SOPA IMAGES / SIPA)

Lors du dernier scrutin présidentiel, en 2018, l'ancien dirigeant brésilien, incarcéré, ne pouvait même pas voter. Il a battu dimanche d'une courte tête le président sortant et va entamer un troisième mandat à la tête du pays. 

En cette fin janvier 2022, Luiz Inácio Lula da Silva revient à l'endroit précis où sa carrière publique a débuté. L'ancien ouvrier, deux fois président du Brésil (de 2003 à 2010), est en visite au siège du syndicat des métallurgistes, à Sao Bernardo do Campo, dans la banlieue de Sao Paulo. Il vient féliciter le nouveau dirigeant du syndicat, mais un autre objectif l'anime, à dix mois de l'élection présidentielle"Nous avons une campagne électorale cette année. Ce n'est pas n'importe laquelle", rappelle-t-il. 

À ce moment précis, Lula est en tête des sondages pour battre le président sortant, Jair Bolsonaro, et regagner le palais présidentiel de l'Aurore, douze ans après l'avoir quitté. L'ancien chef d'Etat, âgé de 77 ans, "politicien le plus populaire au monde" de l'avis de Barack Obama, revient de très loin. Près de quatre ans plus tôt, il quittait ce même syndicat des métallurgistes pour être incarcéré pendant 19 mois. Pour Lula, l'histoire des trois dernières années est celle d'un retour en force, jusqu'au second tour de la présidentielle, dimanche 30 octobre. "Le retour politique de la décennie, voire du siècle", selon le Financial Times*. 

En prison, "il faisait de la politique comme d'habitude" 

Le 7 avril 2018, toujours à Sao Bernardo do Campoune foule de sympathisants refuse de voir partir son leader. Il est près de 19 heures quand Lula, entouré de soutiens en pleurs, décide de quitter à pied le syndicat des métallos pour se rendre aux forces de l'ordre, relate Le Monde"La révolution continue", clame l'ancien président, condamné pour corruption. Il passe sa première nuit en prison le soir-même, au siège de la police fédérale de Curitiba, plus au sud du Brésil. 

L'ancien président Lula quitte le siège du syndicat des métallurgistes pour se rendre aux forces de l'ordre, le 7 avril 2018 à Sao Bernardo do Campo (Brésil).  (THIAGO BERNARDES / FRAME PHOTO / AFP)

La chute du leader de gauche tient en deux mots : "Lava Jato". L'opération en question, qui a levé le voile sur un immense scandale de pots-de-vin impliquant des acteurs du BTP, la compagnie d'Etat pétrolière Petrobras et de nombreux politiciens brésiliens, n'a pas épargné l'ancien président. Lula est accusé d'avoir reçu à titre gracieux un appartement dans une station balnéaire, de la part d'une société mise en cause dans cette affaire de corruption endémique. Il est condamné à neuf ans et six mois de détention, puis finalement à 12 ans, pour corruption passive et blanchiment d'argent. Des faits qu'il nie totalement.

À Curitiba, le politicien déchu travaille sans relâche sa défense. Il se plonge dans la lecture autant qu'il fait du sport. "Lula avait une cellule, en fait une pièce du commissariat transformée en cellule, pour lui tout seul. Il avait un tapis de course... Il avait beaucoup d'énergie", se remémore Stanley Gacek, avocat et ami de longue date de Lula. Ce spécialiste du droit du travail est venu lui rendre visite en mai 2019. 

"Il a reçu plusieurs centaines de visites en prison. Des visites de figures politiques, d'humanitaires..."

Stanley Gacek, avocat et ami de Lula

à franceinfo

"Lula était très actif politiquement en prison", poursuit Claudio Couto, chercheur à la Fondation Getúlio Vargas (FGV). Le politologue évoque les "instructions" données depuis Curitiba à la présidente du Parti des travailleurs (PT), Gleisi Hoffmann, les visites récurrentes du candidat du PT, Fernando Haddad, ou encore les venues d'intellectuels et de politiciens étrangers (parmi lesquels Jean-Luc Mélenchon, pour ne citer que lui). Le détenu Lula "négocie, met en place des alliances. Il faisait de la politique comme d'habitude", souligne Claudio Couto. Le spécialiste du Brésil Anthony Pereira, professeur à la Florida International University, aux Etats-Unis, appuie ses propos : "C'est quelqu'un d'instinctivement politique. Il ne s'est pas arrêté de l'être en prison". 

Lula, incarcéré après avoir été condamné pour corruption, donne une interview aux journaux "El Pais" et "Folha de Sao Paulo" au siège de la police fédérale à Curitiba (Brésil), le 26 avril 2019.  (ISABELLA  LANAVE / EL PAIS / AFP)

Au 384e jour de son incarcération, le leader est pour la première fois interviewé depuis son lieu de détention. Comme le relate le documentaire Le Brésil et le cas Lula da Silva (diffusé sur Arte), l'homme d'Etat évoque la "mascarade" de l'opération Lava Jato, puis, les larmes aux yeux, la mort de deux proches. "Ce qui me fait avancer, c'est la conscience d'avoir un engagement envers ce pays et envers ce peuple", insiste-t-il. "Quand je sortirai d'ici, je me tiendrai debout aux côtés des Brésiliens." Les semaines et les mois suivants, les contacts avec la presse se multiplient. "Il a répondu à d'innombrables interviews. Nous avons eu une heure avec lui", se remémore Fanny Lothaire, correspondante au Brésil pour France Télévisions et France 24. "Nous avions l'impression d'avoir devant nous un sportif de haut niveau, qui avait perdu une compétition mais qui se préparait pour la prochaine."

"C'était évident qu'il serait candidat"

Autour du siège de la police, des sympathisants de Lula se relaient "matin, midi et soir" pour soutenir leur leader. "Il y avait parfois 50 personnes, avec un véritable campement... Lui-même entendait leurs 'bonjour Lula', 'bonne nuit Lula'", décrit Fanny Lothaire. L'ancien président "avait toujours une grande adhésion de la population brésilienne. Il avait plus de 80% d'adhésion après deux mandats, c'est très rare", souligne la géographe Martine Droulers, directrice de recherche émérite au CNRS. 

Quand Lula sort de détention, le 8 novembre 2019, une marée humaine l'attend. "C'était un carnaval", se souvient la journaliste. La Cour suprême a jugé qu'un emprisonnement n'était possible qu'une fois tous les recours épuisés. En recouvrant sa liberté, l'ancien ouvrier se dit d'emblée prêt à se "battre pour ce pays". "Si nous faisons preuve de bon sens et que nous travaillons dur, en 2022, cette soi-disant gauche qui fait tellement peur à Bolsonaro vaincra cette extrême droite que nous voulons tellement vaincre", lance-t-il un peu plus tard à la foule. "Il n'a pas dit qu'il serait candidat, mais c'était évident", commente Claudio Couto. 

L'ancien président Lula, libéré de prison, lors d'un rassemblement de soutien à l'extérieur du siège du syndicat des métallurgistes à Sao Bernardo do Campo (Brésil), le 9 novembre 2019.  (NELSON ALMEIDA / AFP)

Les jours suivants, Lula communique sur Twitter, tente de bâtir des alliances et multiplie les discours, note le Washington Post*. S'ouvre alors une période pendant laquelle "il consulte, rencontre des intellectuels, syndicalistes et dirigeants pour préparer la formule de sa candidature", décrit Christophe Ventura, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Stanley Gacek le revoit en février 2020, tandis que l'ancien président rentre à peine d'une visite au Vatican. "Il organisait des rassemblements, développait une masse critique de soutien pour le retour de l'ordre démocratique", relate l'avocat. 

Lula se rapproche de la campagne quand, en mars 2021, la Cour suprême annule ses condamnations, jugeant que le tribunal de Curitiba n'est "pas compétent" pour de tels sujets. Seul le tribunal fédéral de Brasilia peut l'être et, d'ici là, Lula peut retrouver son éligibilité. Un deuxième jugement déclare le juge Sergio Moro, le premier à avoir condamné Lula, "partial" dans sa décision. De graves dysfonctionnements et preuves de collusions entre les procureurs et le juge ont émergé, sans compter sa nomination au ministère de la Justice, sous la présidence Bolsonaro. L'annonce intervient dans un moment de faiblesse pour le président d'extrême droite, dont la gestion de la pandémie de Covid-19 est jugée catastrophique.

"En 2021, Lula a pris soin, sans beaucoup de difficultés, d'apparaître comme l'anti-Bolsonaro : un homme d'Etat responsable, portant le masque et appelant les gens à se faire vacciner", rappelle Armelle Enders, professeure à l'université Paris 8 et spécialiste du Brésil contemporain. L'historienne décrit un homme qui apparaît "décent" face à la "vulgarité" du président en fonction, un homme "avec des connexions internationales" quand Bolsonaro est parfois vu comme un "paria". Le contraste est saisissant à l'automne 2021. D'un côté, un chef d'Etat en exercice au sommet du G20 à Rome, délaissé par d'autres dirigeants et discutant avec des serveurs. De l'autre, Lula, accueilli quelques semaines plus tard à bras ouverts à Paris, Berlin, Madrid et Bruxelles. "Je suis prêt", lâche-t-il devant le Parlement européen.

Une campagne de nostalgie

Quelques mois plus tard, c'est officiel. "Je me relance dans le combat", clame le leader face à ses partisans le 7 mai 2022, lors de son meeting de lancement de campagne. Il y dévoile son mouvement, Mobilisons-nous pour le Brésil, large coalition de partis de gauche et centristes pour vaincre Jair Bolsonaro. L'extrême droite "nous force à dépasser nos différences", lance celui qui a choisi pour colistier un ancien rival de droite, Geraldo Alckmin. "C'est la stratégie du front démocratique : cette campagne doit être un affrontement entre tous ceux qui veulent que le Brésil redevienne une démocratie et ceux qui veulent le faire glisser vers le fascisme", analyse Christophe Ventura.

L'ancien président et candidat à l'élection présidentielle Lula, avec son colistier, Geraldo Alckmin, et le candidat du Parti des travailleurs au poste de gouverneur de l'Etat de Sao Paulo, Fernando Haddad, le 8 octobre 2022 au milieu de la foule à Campinas (Brésil).  (NELSON ALMEIDA / AFP)

Rassembler et remobiliser autour du souvenir des années Lula. Sa campagne rappelle sans cesse cette décennie prospère, comme ces photos de l'ancien président affichées pour le lancement de sa campagne, souligne le Guardian*"Plutôt que de me demander ce que je vais faire, demandez-moi ce que j'ai fait", réplique-t-il lors d'une interview pour le magazine américain Time*. "Il n'a pas vraiment présenté de programme, c'est un peu son point faible, pointe Martine Droulers. Il a plutôt prôné l'amour contre la haine, mais il n'y a pas eu grand-chose sur la politique concrète."

"Ça a été une campagne volontairement bien plus rétrospective que prospective. S'il était entré dans les détails, il aurait commencé à se mettre des gens à dos."

Anthony Pereira, spécialiste du Brésil à la Florida International University

à franceinfo

Lula convaincra-t-il ? Une chose est sûre, s'il l'emporte lors du second tour, il s'agira d'un retour politique "extraordinaire", juge l'ancien directeur de l'institut du Brésil au King's College de Londres.

* Ces liens renvoient vers des contenus en anglais ou en portugais. 

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