Comment Michel Temer, discret et impopulaire, a pris la présidence du Brésil à Dilma Rousseff

Après la mise à l'écart de Dilma Rousseff, le Brésil s'est réveillé jeudi avec un nouveau président, Michel Temer.

Michel Temer, après le vote au Sénat sur la destitution de Dilma Rousseff, jeudi 12 mai 2016. 
Michel Temer, après le vote au Sénat sur la destitution de Dilma Rousseff, jeudi 12 mai 2016.  (ADRIANO MACHADO / REUTERS)

Michel Temer est devenu le nouveau président du Brésil, mercredi 31 août, quelques heures après la destitution controversée de Dilma Rousseff pour maquillage des comptes publics. L'homme de 75 ans était déjà président par intérim après la mise à l'écart de Dilma Rousseff.

Franceinfo dresse le portrait de cet expert en droit constitutionnel, qui est un fin stratège méconnu et sans doute moins sage qu'il n'y paraît.

Un "majordome", homme de l'ombre méconnu et mal aimé

Après la présidence de Lula, l'ancien ouvrier charismatique et celle de Dilma Rousseff, l'ex-guerillera ambitieuse, le profil de ce spécialiste du droit constitutionnel apparaît bien lisse. Les Brésiliens connaissent peu Michel Temer. Pas plus qu'ils ne l'apprécient. "60% des Brésiliens demandaient le départ de Dilma, mais ils étaient autant à vouloir que Temer, son vice-président, parte également", relève Gaspard Estrada, politologue spécialiste du Brésil, interrogé par francetv info. Pour trouver des gens qui se réjouissent sincèrement de son accession au pouvoir, il faut aller jusqu'à Btaaboura dans le nord du Liban, le village d'origine de ses parents. Là, une plaque indique fièrement la "rue du président Michel Temer". Mais rien de tel n'existe encore à Tietê, la ville de 40 000 habitants où il a vu le jour en 1940, à 150 kilomètres à l'ouest de la mégalopole Sao Paulo.

A l'époque, la famille du président par intérim y vit de la culture du café et du riz. Cadet d'une fratrie de huit enfants, il est le seul membre de la famille à poursuivre des études, explique le quotidien Globo. En 1963, il décroche un diplôme de droit et devient avocat, avant de se lancer en politique dans les années 80, au sein du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre-droit). Dans ce microcosme, il hérite d'un surnom : "le majordome dans la maison de l'horreur", raconte le Financial Times.  Un hommage à son look - cheveux gris plaqués en arrière, port altier et costume impeccable -, mais aussi à sa méthode. Tel l'employé d'une prestigieuse maison, Michel Temer passe sa vie politique en coulisses, discret et redoutablement efficace. 

Le grand public ne s'intéresse à lui qu'en 2011, quand il apparaît à la cérémonie d'investiture de Dilma Rousseff au bras de son épouse, l'ancienne reine de beauté Marcela Temer, 42 ans plus jeune que lui. Elle n'avait que 20 ans quand elle a épousé le politicien, déjà deux fois divorcé et père de cinq enfants. La presse s'extasie et commente les tenues de la nouvelle vice-première dame - qui a le nom de son mari tatoué sur la nuque - , tandis que Twitter s'emballe pour "Marcela". Pourtant, le couple peine à capitaliser sur cet atout "charme".

Marcela Temer, épouse du président brésilien par intérim, Michel Temer, le 25 mars 2013, à Sao Paulo, au Brésil. 
Marcela Temer, épouse du président brésilien par intérim, Michel Temer, le 25 mars 2013, à Sao Paulo, au Brésil.  (VANESSA CARVALHO / BRAZIL PHOTO PRESS / AFP)

A l'approche de l'accession au pouvoir de Michel Temer, son épouse rate son grand coup de com'. Sur la photo glamour où elle pose en couverture du magazine Veja, s'affichent quelques mots censés la définir : "Belle élégante et femme au foyer." ("Bela, recatadae do lar") Affligés par ces poncifs sexistes, des milliers d'internautes brésiliens détournent la une, partageant des photos parodiques sur les réseaux sociaux.

Stratège pour les uns, "traître" pour les autres 

"Il a assez peu de contact avec les citoyens," confirme Gaspard Estrada. "Mais il n'a pas eu besoin de séduire les Brésiliens, puisqu'il n'y a pas eu d'élections. Ceux auprès de qui il a dû faire campagne, ce sont les parlementaires. Pour cela, il est très habile", relève le spécialiste. Et pour cause, à la tête de son parti depuis 2001, il a été deux fois président de la chambre des députés. Un poste clé dans un pays politiquement fragmenté, qui avance au gré des alliances avec, au centre du jeu, le puissant PMDB. Un parti "faiseur de roi", explique Gaspard Estrada. Selon le spécialiste, le vice-président a habilement créé les conditions de la destitution de cette présidente qu'il a jadis soutenue. 

Dès le mois de novembre, il publie une ébauche de programme économique intitulé Un pont vers l'avenir. Dans ces pages, il critique les "excès" de la politique économique dépensière du Parti des travailleurs au pouvoir. Deux mois plus tard, ce conciliateur peu coutumier des coups d'éclats surprend à nouveau, en étalant son amertume dans une "lettre personnelle" adressée à Dilma Rousseff. Il lui reproche de l'avoir toujours méprisé, traité en "vice-président décoratif" et prévient : il ne lèvera plus le petit doigt pour elle.

Durant les semaines qui suivent, il se retranche dans sa résidence de Brasilia et observe en silence l'embrasement de la crise politique. Discret, il laisse le président de la chambre basse, Eduardo Cunha, prendre l'initiative de lancer la procédure de destitution, répétant à qui veut l'entendre qu'il n'est pas intéressé par le poste - pour l'instant - alors même que dans la rue, les manifestants anti-Dilma scandent son nom. Mais en avril, ses intentions ne font plus aucun doute. Une vidéo de Michel Temer en train de répéter un discours d'investiture fuite dans le quotidien Folha de Sao Paulo. Au Parti des travailleurs, on le qualifie de "traître", de "conspirateur en chef" et même d'"'éjaculateur précoce", écrit Le Monde.fr. Plus courtois, Gaspard Estrada parle d'un "pragmatique avec une idéologie conservatrice et une approche libérale des questions économiques". 

Un représentant de l'establishment 

Rien de tel pour se faire une idée de l'agenda politique de Michel Temer qu'un coup d'œil au gouvernement qu'il a formé : à l'économie ? Un banquier respecté, adoubé par les milieux d'affaires. A l'agriculture ? Un magnat du soja, accusé d'avoir massivement contribué à la déforestation en Amazonie. A l'Intérieur ? Un ancien responsable de la sécurité de l'Etat de Sao Paulo, où les forces de l'ordre ont réprimé dans la violence des manifestations, en janvier dernier, selon Amnesty International. S'il a renoncé à nommer au ministère de la Science un créationniste notoire - le pasteur évangélique a finalement hérité du Commerce, il n'a pas échappé à la polémique en présentant jeudi un gouvernement composé uniquement d'hommes. Tous Blancs, et ce alors que 51% de la population brésilienne se déclare noire ou métisse, selon les derniers recensements.

Si toutes les forces politiques sont représentées dans son gouvernement, le président par intérim prône sans ambiguïté un virage à droite. Il annonce rigueur budgétaire, réforme fiscale et privatisations. Un programme qu'il sera très dur de mettre en place, prédit Gaspard Estrada : "Temer n’a pas la légitimité des urnes. S'il veut mettre un terme à des progammes sociaux emblématiques, comme la Bolsa Familia [un système d'allocation qui bénéficie à près de 50 millions de Brésiliens], il va provoquer la colère de la rue".  

Surtout, "il va devoir donner des réponses aux Brésiliens", explique le politologue. Si la crise politique a révélé l'exaspération de la population face à l'incapacité d'une classe dirigeante gangrénée par la corruption à sortir le pays de la crise, Michel Temer appartient bel et bien à cette caste décriée : après une récente condamnation en appel pour entorse à la loi sur le financement des campagnes électorale, le nouveau président risque d'être déclaré inéligible pour huit ans. Enfin, il a lui-même été cité par des inculpés interrogés dans le cadre de l'enquête sur le scandale de corruption Petrobras, sans être inquiété pour l'instant.

\"Temer, dehors\". Des manifestants pro-Rousseff manifestent à Sao Paulo, au Brésil, jeudi 12 mai 2016. 
"Temer, dehors". Des manifestants pro-Rousseff manifestent à Sao Paulo, au Brésil, jeudi 12 mai 2016.  (CRIS FAGA / NURPHOTO / AFP)

"Cette séquence de la destitution a mis en évidence la faillite du système politique", analyse Gaspard Estrada. "Or, la solution proposée ici, ce n'est pas une réforme de ce système politique, ni une réforme du financement des campagnes électorales. A l'inverse, cela s'est terminé par la destitution d'une présidente qui n'a pas commis de crime de corruption, alors que 300 des 513 députés encore en place sont mis en cause dans ces affaires." Pas sûr qu'ils soient les mieux placés pour - comme le promet Michel Temer - redresser le pays, s'inquiète le spécialiste.