Dilma Rousseff, l'ex-guérillera accusée de corruption

Une commission parlementaire est chargée d'étudier la destitution de la présidente du Brésil, de plus en plus impopulaire. 

La présidente brésilienne Dilma Rousseff, le 22 mars 2016 à Brasilia (Brésil).
La présidente brésilienne Dilma Rousseff, le 22 mars 2016 à Brasilia (Brésil). (ANDRESSA ANHOLETE / AFP)

Quand Luiz Inácio Lula da Silva a quitté la présidence du Brésil, en 2010, sa cote de popularité dépassait les 80%. Six ans plus tard, celle qui lui a succédé est menacée d'une sortie par la petite porte. Dilma Rousseff, réélue pour quatre ans en 2014, fait l'objet d'une procédure de destitution réclamée par l'opposition, qui l'accuse d'avoir maquillé des comptes publics. Une initiative soutenue par 68% des Brésiliens, selon un sondage publié mi-mars. Et depuis le début de son deuxième mandat, elle peine à dépasser la barre des 10% d'opinion favorable.

Elle a perdu le soutien de la rue, mais aussi celui des élites et du corps politique. Mardi 29 mars, ses principaux alliés au sein de la coalition au pouvoir, les centristes du PMDB, l'ont à leur tour lâché, augmentant les probabilités de sa destitution. Pas sûr qu'elle obtienne les votes des 172 députés (sur 513) nécessaires à son maintien au pouvoir, lors du scrutin qui se tiendra mi-avril pour sceller son destin. Un destin fait de combats, de hasards et d'opportunités.

Ses débuts : entre Nelson Mandela et Jeanne d'Arc

"Il y a quelque chose chez Dilma qui me rappelle Nelson Mandela", disait Lula en 2010. Née en 1947 à Belo Horizonte d'un père bulgare communiste et d'une mère brésilienne, Dilma Rousseff a connu la guérilla avant la politique. Au milieu des années 60, sous la dictature militaire, cette jeune femme de la classe moyenne supérieure instruite rejoint le groupe d’extrême gauche Avant-garde armée révolutionnaire Palmares. Sur les avis de recherche de l'époque, Dilma Rousseff (qui adopte le pseudo "Stella"), traquée par les autorités pour ses activités clandestines, affiche un regard déterminé et impassible sous des lunettes à large monture.

Son rôle dans l'organisation est essentiellement logistique. Elle qui nie avoir mené des actions violentes a raconté au quotidien Folha de S. Paulo en 2003 comment elle avait notamment, avec une amie, transporté des armes d'une planque à l'autre. "Des pistolets automatiques, il y en avait tellement, ils étaient tous là. Nous avions une mitraillette, des explosifs. Quand je raconte cela aujourd'hui, c'est comme s'il s'agissait d'une autre personne." Arrêtée en 1970, à l'âge de 23 ans, avec son premier mari, elle est torturée puis incarcérée pendant trois ans dans une prison de São Paulo. Les militaires qui la détiennent la qualifient de "Jeanne d’Arc de la subversion, d’une intelligence remarquable", lit-on dans des archives déclassifiées en 2010.

Dilma Rousseff photographiée lors de son arrestation au Brésil en 1970. 
Dilma Rousseff photographiée lors de son arrestation au Brésil en 1970.  (HO NEW / REUTERS)

A sa sortie de prison, fin 1972, elle s'installe dans le sud du pays, à Porto-Allegre, où elle étudie l'économie avant de faire carrière dans l'administration locale. La dictature est terminée. Si elle a épousé un ancien de la guérilla (avec qui elle aura une fille, avant de divorcer à nouveau), elle laisse ces jours derrière elle — mais pas ses convictions de gauche. Après avoir participé à la fondation du Parti démocratique travailliste, elle devient conseillère au sein de l'assemblée législative de l'Etat du Rio Grande do Sul, puis secrétaire d'Etat chargée de l'Energie dans cette instance régionale. 

Son ascension : une "dame de fer" adoubée par Lula

Quand elle rejoint en 2000 le Parti des travailleurs, fondé par Lula, ce dernier est séduit par son profil d'activiste métamorphosée en technocrate pragmatique. "Sa capacité à diluer un agenda politique marqué à gauche pour nouer des alliances capitalistes pratiques est l'une des raisons pour lesquelles Lula l'a faite ministre de l'Energie en 2002", résume le New Yorker (en anglais) dans un portrait publié presqu'un an après son élection à la tête du pays. “La première fois que nous avons discuté, j'étais en train de peaufiner mon programme concernant l'énergie. J'ai aussitôt décidé qu'elle serait ma ministre", confie l'ex-président

Mais son ascension ne va pas de soi. Sans aucune expérience à Brasilia, elle doit cette promotion à son acharnement au travail plutôt qu'à une maîtrise du jeu politique. Ceux qui la connaissent décrivent une personnalité tenace, minutieuse, intelligente, et surtout austère. Bref, à l'opposé du chaleureux Lula, l'ancien ouvrier charismatique et figure protectrice du Brésil. Si lui gouverne "à l'instinct", Dilma Rousseff, elle, "réfléchit, analyse, prévoit et donne des ordres", écrivait le New Yorker en 2015. Ses manières, jugées brutales — elle est connue pour réprimander ses ministres en public — et son style "autoritaire" lui valent le surnom de "dame de fer" autrefois attribué à Margaret Thatcher de l'autre côté de l'Atlantique — et du spectre politique.

Peu connue du grand public, pas particulièrement sympathique, elle manque surtout de charisme, s'étonne la presse brésilienne quand elle est choisie en 2010 pour succéder à Lula. "Elle a gagné le gros lot", commentait à l'époque un ancien gouverneur du Rio Grande do Sul où elle a débuté. Car cette nomination est, là encore, le fruit d'un concours de circonstances : en 2005, le scandale dit "des mensualités" éclate et pousse à la démission les deux successeurs naturels de Lula, Antonio Palocci et José Dirceu. Dilma Rousseff est adoubée directrice de cabinet puis garante, cinq ans plus tard, de la poursuite du programme de Lula, contraint de quitter la présidence après deux mandats. 

Elle fera de la continuité son programme et son seul atout pour séduire les Brésiliens qui la découvrent. Peu encline à se prêter aux jeux de la com', à peine concède-t-elle une photo avec son petit-fils, né au beau milieu de la campagne présidentielle, racontait L'Express en 2010.

Dilma Rousseff pose avec son premier petit-fils, Gabriel, le 9 septembre 2010 à Porto-Alegre, au Brésil. 
Dilma Rousseff pose avec son premier petit-fils, Gabriel, le 9 septembre 2010 à Porto-Alegre, au Brésil.  (ROBERTO STUCKERT FILHO / CAMPAIGN PRESS OFFICE / AFP)

Sa chute : de "Fora Dilma" à "House of Cards"

Problème : au Brésil, la grande panne a succédé au miracle économique. La continuité ne porte pas les résultats spectaculaires de Lula en matière d'économie et pousse l'ancienne guérillera vers des mesures impopulaires. Les Brésiliens s'indignent des dépenses pharaoniques pour la préparation de la Coupe du monde 2013 au détriment de l'amélioration de leur niveau de vie. "Le plongeon de la monnaie brésilienne, la glissade du prix du pétrole et des matières premières ont déjà obligé Dilma Rousseff à mener, dès sa réélection en octobre 2014, une politique de rigueur mise en place par son ministre de l'Economie, Joaquim Levy, apprécié des marchés financiers", analysait Le Monde (article abonnés) en 2015. "Parmi son électorat, on crie à la trahison tandis que les classes plus aisées continuent d’accuser son parti de populisme, voire de communisme." 

A la désaffection des Brésiliens s'ajoutent des difficultés politiques qui affaiblissent sa coalition de gauche au pouvoir, déjà extrêmement fragmentée. "Dilma Rousseff n’est pas une politicienne, et cela lui a joué des tours", commentait le politologue Rudá Ricci dans Libération, fin 2014. "Au début, elle s’est mis à dos ses alliés en limogeant des ministres accusés de malversations. Isolée, elle a fini par mettre en veilleuse la lutte contre la corruption."

C'est cette dernière, endémique au Brésil, qui finira par la rattraper. Alors que le pays affiche une croissance en berne, elle est accusé par l'opposition d'avoir fait supporter temporairement à des banques publiques des dépenses incombant au gouvernement, afin de dissimuler, en 2014, année de sa réélection, et à nouveau en 2015 l'ampleur des déficits publics. Sur la base de ces accusations, elle fait alors l'objet d'une première procédure de destitution. 

Un ballon géant faisant passer Dilma Rousseff pour Pinnochio, lors d\'une manifestation à Brasilia (Brésil), le 7 septembre 2015. 
Un ballon géant faisant passer Dilma Rousseff pour Pinnochio, lors d'une manifestation à Brasilia (Brésil), le 7 septembre 2015.  (ANDRESSA ANHOLETE / AFP)

Dès lors, au fil des mois, ses apparitions publiques s'accompagnent de vives protestations. Les manifestations anti-Rousseff se succèdent, au cri de "Fora Dilma" ("Dehors Dilma"), aussitôt suivies de défilés organisés par ses partisans. Jusqu'à ce qu'un autre scandale se referme sur la présidente, par l'intermédiaire de son mentor, Lula : le scandale Petrobras, du nom de l'entreprise pétrolière contrôlée par l'Etat. En quelques mois, 133 condamnations à des peines de prison sont prononcées contre des responsables politiques, des intermédiaires, des cadres d’entreprises et des fonctionnaires, signale O Globo (en portugais). Or, c'est Dilma Rousseff, à l'époque ministre de l'Energie, qui présidait le conseil d'administration du géant pétrolier de 2003 à 2010. 

Relativement épargnée par ce scandale qui rappelle aux Brésilien la série politique House of Cards, la présidente est pourtant accusée par un sénateur du Parti des travailleurs. Inculpé, il a dénoncé ses anciens camarades en échange d'une remise de peine. "Dilma savait", affirme-t-il. Comme tout le monde ?