Témoignages En Birmanie, une jeunesse connectée en première ligne contre le coup d'Etat : "Cette révolution est plus importante que ma vie"

La jeunesse birmane, après dix ans d'ouverture au monde et de transition démocratique, est aux premières loges du mouvement prodémocratie. Franceinfo a recueilli la parole de ces jeunes engagés contre le retour d'une dictature militaire. 

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Des étudiants en médecine font le salut à trois doigts, emblème de la mobilisation contre le coup d'Etat militaire, lors des obsèques de Khant Nyar Hein, abattu pendant une manifestation, le 16 mars 2021 à Rangoun (Birmanie). (AFP)

Je ne vais pas bien, mais je suis en sécurité." Quand franceinfo la contacte, Emma* est dans l'attente, interminable, d'un signe de vie de son compagnon. Une semaine plus tôt, il a été arrêté avec des amis "sous la menace d'une arme", en pleine manifestation d'opposition au coup d'Etat en Birmanie. Depuis, l'étudiante de 19 ans, terrifiée, ignore tout, sauf la "réputation" de la prison où il se trouve, sans le moindre accès à un avocat.

Jusqu'à cette journée du 1er février 2021, qui a fait basculer la Birmanie après dix ans de transition démocratique, Emma n'avait qu'une seule inquiétude, ses études. "Je me préparais à étudier l'économie à l'étranger et je me suis réveillée dans un tout autre univers. Partir semble désormais improbable", souffle la jeune femme. Emma est à l'image de sa génération, portée par l'expérience d'une société birmane plus démocratique et ouverte, après des décennies d'oppression militaire. Une génération qui lutte à présent sans relâche pour préserver des libertés si durement acquises.

Des adolescents au cœur des manifestations

Le mouvement prodémocratie vit sa septième semaine en Birmanie. Entre février et mars, fonctionnaires, représentants religieux et différents groupes ethniques ont pris part aux manifestations. "Les plus jeunes et les plus vieux" ont été vus dans leurs rangs, relève Thomas Andrews, rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l'homme dans le pays, dans un rapport publié le 4 mars (PDF en anglais). Toutefois, la génération Z, celle des moins de 25 ans nés avec la révolution numérique, "est en première ligne", assure Thomas Andrews à franceinfo. "Elle est aussi celle qui souffre le plus" de la répression, à l'image de Kyal Sin, tuée le 3 mars à Mandalay (Birmanie). Au moins 138 personnes ont été tuées, dont une majorité de jeunes, affirme encore le rapporteur de l'ONU.

Cette génération est aussi largement représentée parmi les plus de 2 100 citoyens détenus de manière arbitraire depuis le coup d'Etat. Lors d'une manifestation, le 28 février, Alice**, étudiante en première année de médecine, a été arrêtée alors qu'elle fuyait les gaz lacrymogènes, grenades sonores et balles en caoutchouc.

"Nous nous cachions derrière des voitures et la police nous a coincés. Ils nous insultaient, nous disaient qu'ils tireraient sur la première personne qui se lèverait."

Alice, étudiante arrêtée lors d'une manifestation

à franceinfo

La jeune Birmane a été détenue pendant six heures avec 45 autres étudiants, coincés dans un fourgon.

Des manifestants arrêtés et emmenés par l'armée lors d'une manifestation contre le coup d'Etat militaire, le 3 mars 2021 à Rangoun (Birmanie).  (SOPA IMAGES / LIGHTROCKET / GETTY IMAGES)

Combien d'adolescents subissent le même sort ? En quelques manifestations, son amie Julia** a vu défiler "des jeunes de 12 ou 13 ans" aux côtés de "jeunes adultes" et de Birmans plus âgés. L'une de ses camarades de classe est détenue depuis plus d'une semaine avec sa sœur. Elle n'a que 18 ans. "Croyez-moi, l'âge moyen dans les manifestations est entre 14 et 25 ans", abonde James**, un manifestant de 33 ans.

En première ligne, cet enfant du soulèvement populaire de 1988 décrit l'usage constant de gaz lacrymogènes, "des coups de feu quotidiens" et "des policiers qui tirent sans prévenir". "Voilà à quoi ressemble ma routine", lâche l'opposant, dont les propos sont confirmés par les observations de l'ONG Amnesty International. Dans ces rassemblements de plus en plus réprimés, la "routine" de James est aussi d'utiliser des "boucliers" pour empêcher les balles d'atteindre les plus jeunes. Quand celles-ci pleuvent, "nous reculons petit à petit pour leur laisser le temps de fuir".

"Nous n'avons pas besoin de leur demander de venir, ils veulent mener ces manifestations. Et nous, nous devons assurer leur sécurité."

James, manifestant

à franceinfo

Dans ces marches pour la démocratie, la jeunesse se démarque par ses messages, révélateurs d'une génération connectée, ouverte. "Mon ex craint, mais la junte militaire est pire", "Ariana Grande est plus grande que MAL (le commandant en chef des forces armées Min Aung Hlaing)"... Voici quelques unes des expressions inscrites, en anglais, sur les pancartes. Des phrases satiriques, percutantes, qui peuvent trouver un écho hors du pays. Comme les costumes de super-héros ou le salut à trois doigts, emblème de la mobilisation emprunté à la trilogie Hunger Games, déjà vu en Thaïlande en 2014.

Un manifestant déguisé en Batman tient une pancarte sur laquelle est écrit "Mettez fin à la dictature en Birmanie", le 15 février 2021 à Rangoun (Birmanie).  (SOPA IMAGES / LIGHTROCKET / GETTY IMAGES)

"Nous avons voulu que la communauté internationale nous reconnaisse", justifie Chu, une étudiante de 19 ans. La Birmane a notamment manifesté devant l'ambassade de Chine, vêtue d'un costume traditionnel chinois. Une manière d'attirer l'attention sur l'attitude de Pékin face à la junte. "La génération Z a beaucoup de créativité", se félicite celle dont la voix traduit la détermination. En un mois, elle a pris part à 17 rassemblements contre l'armée.

Jeunesse connectée, jeunesse engagée

Ce combat, Chu le mène sur deux fronts. Dans la rue, au cœur des manifestations, et chez elle, nichée derrière un écran. Elle nous contacte sur Twitter, espace privilégié d'informations sur la violence des militaires. Nombre de jeunes Birmans suivent ses pas, partageant sur les réseaux sociaux les preuves des crimes de l'armée. Les manifestants sont particulièrement réactifs en ligne. En quelques heures, l'appel à témoignages de franceinfo a été partagé plus de mille fois. Les hashtags #WhatsHappeningInMyanmar ("Ce qui se passe en Birmanie") et #SaveMyanmar ("Sauvez la Birmanie"), entre autres, sont sans cesse utilisés pour informer, alerter, interpeller les journalistes et organisations internationales.

Depuis le début du mouvement, Keren Khin (son pseudonyme sur Twitter) mène chaque jour ce travail d'alerte sur le réseau social. L'activiste qui dit avoir 20 ans, 77 000 abonnés à son actif, publie sans cesse les dernières informations sur les actes de la junte.

"J'informe de la situation sur le terrain, je partage les nouvelles en live-tweet. Je contacte aussi les journalistes étrangers. Tout mon temps est consacré à cette révolution."

Une activiste birmane sur Twitter

à franceinfo

Derrière ces activistes en ligne, de nombreux jeunes Birmans relaient autant que possible ces alertes, tentant de contourner les fréquentes coupures d'internet. Dimanche 14 mars, la junte a ainsi mis à l'arrêt les connexions internet mobile dans le pays.

"Mon internet va être coupé dans dix minutes, c'est l'une des censures de la junte. J'essaierai de vous recontacter au plus vite", écrit Lily*, également étudiante, peu après minuit. Elle a la ferme volonté de témoigner, mais les risques qu'elle encourt peuvent aller "jusqu'à la mort", prévient-elle. Plusieurs proches de généraux vivent près de chez elle et elle redoute "qu'ils nous entendent si nous parlons par téléphone". Ses réponses écrites parviennent via une messagerie chiffrée.

Sur les réseaux sociaux, Lily est "une combattante du clavier". Elle a rejoint des groupes d'opposants fédérés en ligne et chargés d'informer en temps réel les manifestants des actions de l'armée. Ces équipes "les informent des endroits où la police et les soldats commencent à tirer, à jeter des gaz lacrymogènes et des bombes sonores", développe la jeune femme. Elles les préviennent aussi "des lieux où ils commencent à arrêter des manifestants et activistes". Grâce aux réseaux sociaux, la jeunesse birmane bénéficie aussi de conseils avisés de militants venus de Hong Kong ou de Thaïlande.

Du haut de ses 19 ans, Emma aimerait poursuivre sa mobilisation dans la rue et non seulement en ligne. "Je dois être prudente désormais, car ma mère est seule à la maison et si je suis arrêtée, personne ne pourra prendre soin d'elle", témoigne l'étudiante. Elle souligne aussi le danger qui se présente la nuit, et qu'Amnesty International, comme Thomas Andrews, confirment à franceinfo : des intrusions de militaires dans les domiciles de Birmans et des arrestations brutales, sans mandat. Tant bien que mal, la jeune femme continue d'agir discrètement sur les réseaux sociaux. "C'est notre combat pour la démocratie, pour nos vies. Nous ne pouvons pas renoncer."

"Nous ne les laisserons pas ruiner notre avenir"

Plier face à la junte est impensable pour Emma, tant elle connaît les pertes qu'impliquerait une nouvelle dictature. Sa génération a voté pour la première fois l'an dernier, lors des élections libres du 8 novembre. "La génération Z a goûté à la liberté, à la vie sans un régime autoritaire et tyrannique", souligne Thomas Andrews. "Ils ont eu une relative liberté de mouvement, d'expression, ils ont pu être en contact avec des jeunes à travers le monde."

"Ils savent ce que c'est d'être libre et d'être connecté."

Thomas Andrews, rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l'homme en Birmanie

à franceinfo

Sue, 20 ans, se souvient avec précision de cette élection. "Je me suis rendue au bureau de vote à 7 heures du matin, j'étais tellement enthousiaste", sourit l'étudiante. "J'ai voté en ayant la conviction que le futur était entre nos mains. Nous avons des rêves, j'avais des plans de carrière. Nous ne les laisserons pas ruiner notre avenir. Voilà pourquoi je manifeste."

Après une décennie de liberté, Sue n'ose imaginer un futur sous la coupe d'un régime militaire. "S'ils reviennent au pouvoir, nos droits vont être détruits et le pays va cesser de se développer. Ce sera la Corée du Nord, voire pire", lance Lily. Un coup d'arrêt à dix années de "développement rapide", décrit la jeune femme. Joshua Kurlantzick, chercheur spécialiste sur l'Asie du Sud-Est au cercle de réflexion Council on Foreign Relations, a observé ces évolutions récentes. Il évoque notamment "l'immense révolution des réseaux sociaux", "l'introduction de médias vraiment libres en ligne" et "la création de nouvelles entreprises", entraînant "le retour de certains exilés".

"Quand j'étais journaliste en Asie du Sud-Est, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, le pays était largement isolé. Il n'y avait quasiment pas d'accès à Internet, il était très difficile de passer un appel téléphonique. Le commerce était stagnant."

Joshua Kurlantzick, chercheur au Council on Foreign Relations

à franceinfo

Pour empêcher une réplique de ce passé sombre, de jeunes manifestants s'exposent à des risques chaque jour plus importants, parfois contre l'avis de leurs aînés. Le matin du 28 février, les parents de Wendy** l'ont prévenue qu'ils ne souhaitaient pas la voir partir en manifestation, sans toutefois l'arrêter. L'étudiante, 18 ans, a été frappée quatre fois à la tête, se retrouvant en sang malgré son casque. Emmenée par la police, elle a pu être prise en charge par une ambulance grâce à la pression d'autres manifestants. "J'avais des regrets par rapport à mes parents, reconnaît la jeune femme. J'ai eu très peur de mourir ce jour-là."

Une femme birmane prend dans ses bras un jeune membre de sa famille, étudiant, qui vient d'être relâché après avoir été détenu à Naypyidaw (Birmanie), le 15 février 2021.  (STR / AFP)

Plusieurs des jeunes Birmans contactés par franceinfo évoquent à leur tour les craintes parentales, même si leurs familles soutiennent activement le mouvement, notamment avec des donations. Leurs parents agissent davantage dans l'ombre, marqués dans leur chair par les précédentes répressions. "J'ai grandi avec ces histoires, mon père fut prisonnier politique en 1988. Les peurs sont plus grandes pour ces générations, car ils ont vécu des atrocités", souligne Emma.

"Ce que mon père m'a décrit était digne d'un film d'horreur. Cinq à six personnes dans une cellule de 6m2, des gens battus, affamés pendant des jours."

Emma, jeune Birmane engagée contre le coup d'Etat

à franceinfo

"Mes parents ont peur de me voir détenue. Ils ont vu les meurtres en 1988, ils ont vu la brutalité de la police", poursuit Chu. L'étudiante a pleinement conscience du danger, mais "cette révolution est plus importante que ma vie", clame-t-elle avec sang-froid. "Si les gens ont donné leurs vies pour la révolution, pourquoi pas moi ?"

*Les prénoms de ces témoins ont été modifiés et anglicisés pour assurer leur sécurité.

*Il s'agit du prénom anglais de la personne. En Birmanie, des personnes ont un nom anglais en plus de leur prénom dans leur langue maternelle.

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