Birmanie : six questions sur le coup d'Etat militaire qui a renversé Aung San Suu Kyi

Les militaires ont proclamé l'état d'urgence pour un an, placé leurs généraux aux principaux postes de pouvoir et arrêté la cheffe du gouvernement civil, Aung San Suu Kyi.

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L'armée bloque la route vers le Parlement à Naypyidaw, en Birmanie, le 1er février 2021. (AFP)

Tout juste dix ans après la fin de la junte, la Birmanie va-t-elle replonger dans la dictature ? L'armée a pris, ou plus exactement repris, la totalité des pouvoirs dans le pays, lundi 1er février. Elle a arrêté la cheffe du gouvernement civil, Aung San Suu Kyi, proclamé l'état d'urgence pour un an et placé ses généraux aux principaux postes. Un air de déjà-vu en Birmanie qui, depuis son indépendance en 1948, a été gouvernée par des régimes militaires pendant près de cinquante ans. Franceinfo décrypte ce coup d'Etat qui risque de marquer l'arrêt du processus démocratique engagé dans ce pays de 56 millions d'habitants.

1Que s'est-il passé lundi ?

Lundi 1er février, l'armée s'est emparée de l'hôtel de ville de Rangoun, la capitale économique du pays, et l'accès à son aéroport international a été bloqué par des militaires, selon des journalistes de l'AFP. Le coup d'Etat s'est fait sans effusion de sang, l'armée se contentant de bloquer les routes avec des soldats en armes et des véhicules blindés autour du Parlement dans la capitale administrative et politique, Naypyidaw. Plusieurs camions ont traversé à grande vitesse les rues de Rangoun, des partisans de l'armée agitant à leur bord des drapeaux et chantant des hymnes nationalistes.

A Naypyitaw, la vie quotidienne semble "normale" malgré la présence de soldats armés à proximité de la résidence où se trouvent les députés, rapporte sur Twitter le journaliste birman Cape Diamond.

Toutes les banques du pays ont été fermées jusqu'à nouvel ordre, selon l'association des banques. Les télécommunications, mobiles et internet, ont d'abord été perturbées, puis rétablies à 75%, selon l'ONG spécialisée NetBlocks. 

2Comment l'armée justifie-t-elle son putsch ?

L'armée accuse la commission électorale de ne pas avoir remédié aux "énormes irrégularités" qui ont eu lieu, selon elle, lors des législatives de novembre, largement remportées par la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi au pouvoir depuis les élections de 2015.

Les militaires, qui dénoncent depuis plusieurs semaines des millions de cas de fraudes, exigeaient que la commission électorale, dirigée par le gouvernement, publie la liste des électeurs à des fins de vérification. Une demande à laquelle le gouvernement a refusé de répondre. Ces accusations sont réitérées dans le communiqué de l'armée (en anglais) publié par le journaliste Cape Diamond présent sur place.

L'armée affirme avoir jugé ce putsch nécessaire pour préserver la "stabilité" de l'Etat et promet de nouvelles élections "libres et équitables", une fois que l'état d'urgence d'un an sera levé.

3Pourquoi ce coup d'Etat militaire intervient-il maintenant ?

Parce que l'armée redoutait de perdre une partie de ses pouvoirs. "Lors des élections législatives de novembre, le parti qui représentait l'armée a été laminé", analyse David Camroux, spécialiste de l'Asie du Sud-Est et chercheur honoraire au Centre de recherches internationales de Sciences Po, contacté par franceinfo. "En revanche, Aung San Suu Kyi a remporté les quatre cinquièmes des sièges [le système électoral birman donne une prime au gagnant]."

Avec cette victoire éclatante du parti d'Aung San Suu Kyi, l'armée "craignait des changements dans la Constitution de 2008, poursuit le chercheur. Cette Constitution est faite pour que les militaires gardent presque tous les pouvoirs : ils ont 25% des sièges au Parlement avec un pouvoir de blocage, conservent le ministère de l'Intérieur et de la Défense et sont libres de gérer comme ils le veulent la question des minorités." On a vu en 2017 à quel point l'état-major avait les mains libres, lorsque près de 750 000 Rohingyas ont fui les violences de l'armée birmane et de milices bouddhistes, une répression qualifiée de "nettoyage ethnique" par l'ONU.

4Qui est l'homme fort de l'armée ? 

C'est le chef de l'armée birmane, Min Aung Hlaing, qui était censé prendre sa retraite en juillet prochain, à 65 ans. Son ambition personnelle, selon certains experts, serait un des facteurs du putsch, s'ajoutant à la volonté de l'armée de garder presque tous les pouvoirs. 

"Il n'a jamais caché qu'il avait des ambitions politiques", déclare ainsi à l'AFP Hervé Lemahieu, spécialiste de la Birmanie au sein de l'Institut Lowy, basé en Australie. 

"Min Aung Hlaing avait caressé l'idée de se présenter aux élections. Il a probablement observé que le parti soutenu par les militaires avait totalement implosé et que jamais il ne serait en mesure de rester au pouvoir au travers d'élections."

Hervé Lemahieu, spécialiste de la Birmanie

à l'AFP

Avant même ce coup d'Etat, Min Aung Hlaing était déjà l'homme le plus puissant du pays, à la tête d'une armée qui échappe au contrôle du gouvernement civil. Il en était devenu commandant en chef en 2011 et s'attribuait le mérite de la transition démocratique qui avait permis la tenue en 2015 des premières élections libres en un demi-siècle dans l'ex-colonie britannique.

Mais, comme chef de l'armée, il est devenu ces dernières années un paria pour les capitales occidentales du fait de la répression sanglante menée par les militaires contre la minorité musulmane rohingya. Il a rejeté les accusations de violations généralisées des droits humains dans l'ouest du pays, affirmant que l'opération militaire de 2017 qui a poussé près de 750 000 Rohingyas à fuir au Bangladesh ciblait uniquement la rébellion locale.

5Que devient Aung San Suu Kyi ?

La dirigeante birmane, prix Nobel de la paix 1991, a été arrêtée tôt dans la matinée de lundi. A 75 ans, Aung San Suu Kyi est détenue à Naypyidaw, la capitale, tout comme le président de la République, Win Myint, selon la porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie, Myo Nyunt. Aung San Suu Kyi occupe depuis 2016 un poste qui revient à diriger le gouvernement civil, tandis que l'armée, comme on l'a vu, garde de larges prérogatives et les mains libres pour l'intérieur comme pour la défense.

Son aura a cependant pâli aux yeux des démocraties après les exactions commises par l'armée en 2017 contre les Rohingyas, dont Aung San Suu Kyi n'a pas pris la défense. Au point que le Parlement européen a décidé, le 10 septembre 2020, d'exclure la dirigeante birmane de la liste des lauréats du prix Sakharov, qui lui avait été attribué en 1990.

6Comment réagissent les autres pays ?

La France appelle à la libération immédiate et sans condition d'Aung San Suu Kyi. "Cette arrestation, ainsi que le transfert des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires à l'armée constituent une inacceptable remise en cause du processus démocratique engagé depuis une dizaine d'années", a déclaré lundi dans un communiqué Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères. Même réaction de la part de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. "Je condamne fermement le putsch en Birmanie", a-t-elle écrit sur Twitter.

Idem du côté de Washington, où le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken, appelle à "libérer tous les responsables du gouvernement et les leaders de la société civile et à respecter la volonté du peuple birman telle qu'elle s'est exprimée lors des élections démocratiques du 8 novembre". L'arrivée d'un président démocrate à la Maison Blanche peut changer la donne sur le plan des droits humains, estime David Camroux. Il rappelle au passage que Barack Obama avait été "le premier président des Etats-Unis à se rendre en Birmanie". L'enjeu est néanmoins limité, concède-t-il : "C'est un enjeu moral pour l'Occident, pas économique. La Birmanie compte parmi les pays les plus pauvres de l'Asie du Sud."

Et en Asie, quelles sont les réactions ? Les militaires birmans, explique encore David Camroux, comptent sur la neutralité de leurs voisins. Le traité de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), dont la Birmanie fait partie, prévoit en effet cette "non-ingérence". "Ce sont leurs affaires internes", a d'ailleurs déclaré le vice-Premier ministre thaïlandais Prawit Wongsuwan, dont le pays, note France 24, est lui aussi dirigé par un militaire, le général Prayuth Chan-o-cha. Enfin, le puissant voisin chinois a déclaré, via le porte-parole du ministre des Affaires étrangères, "espérer que toutes les parties en Birmanie pourront régler leurs différends de manière appropriée dans le cadre de la Constitution et du droit, et préserver la stabilité politique et sociale".

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