Pour Malala, prix Sakharov 2013, l'éducation des filles reste un combat

L'histoire de Malala Youzafzaï, 15 ans, a fait le tour du monde. En octobre 2012, elle avait été grièvement blessée d'une balle dans la tête tirée par un taliban qui voulait lui faire payer son engagement en faveur de l'éducation des filles. Depuis, elle est devenue une icône internationale de la lutte contre l'extrémisme religieux. Le Parlement européen lui a décerné le prix Sakharov 2013.

Malala Yousafzaï au Parlement européen de Strasbourg, le 20 novembre 2013.
Malala Yousafzaï au Parlement européen de Strasbourg, le 20 novembre 2013. (PATRICK HERTZOG / AFP)
La jeune militante pakistanaise, Malala Youzafzaï, a reçu, le 20 novembre 2013, à Strasbourg, le prestigieux prix Sakharov. «Je lance un appel aux pays d'Europe pour qu'ils viennent en aide aux pays d'Asie, à mon pays le Pakistan, en matière d'éducation et de développement», a déclaré Malala sous un voile orange.

«Ce prix est un encouragement dans ma lutte» en faveur du droit de tous à l'éducation et de la protection de l'enfance, a ajouté l'adolescente, devant une vingtaine d'anciens lauréats du prix qui récompense chaque année un défenseur des droits de l'Homme et de la démocratie.

Préférée à  Edward Snowden
Nominée en octobre à l'unanimité des présidents des groupes du Parlement européen, Malala avait été préférée à l'Américain Edward Snowden, auteur des révélations sur la surveillance électronique mondiale effectuée par les Etats-Unis, et à des opposants bélarusses emprisonnés. 

Trois mois après l'attaque dont elle a miraculeusement réchappé, Malala coiffée d'un châle traditionnel, était apparue le 4 février 2013 dans une vidéo, tournée par le Queen Elizabeth hospital de Birmingham où elle était suivie. L'adolescente s'y exprime en anglais et en ourdou: «Aujourd'hui vous pouvez voir que je suis vivante. Je peux parler, je peux vous voir, je peux voir tout le monde et je vais mieux de jour en jour», dit-elle en s'adressant aux personnes du monde entier qui l'ont soutenue dans son engagement et ont prié pour son rétablissement.


D'une voix posée mais résolue, la jeune miraculée évoque son avenir, proclamant les mains jointes : «En raison de toutes les prières, Dieu m'a donné une nouvelle vie, une seconde vie. Et je veux servir. Je veux servir les autres. Je veux que toutes les filles, tous les enfants, bénéficient d'une éducation». Elle annonce également avoir créé la Fondation Malala.

La jeune militante pakistanaise était donnée favorite pour recevoir à Oslo le prix Nobel de la paix 2013. Mais le prix a finalement été attribué à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). Les opérations de soutien à la jeune fille pour sa lutte obstinée contre l'extrémisme religieux qui prive les jeunes filles de leur droit à l'éducation, à porter des couleurs, à s'exprimer, à jouer, se sont néanmoins multipliées. Les Nations-Unies ont fait du 10 novembre le Jour de Malala. En 2011, elle a reçu le Children's Peace Prize de la Fondation des droits de l'Enfant. La même année, c'est même le Pakistan qui l'honore et lui délivre un Prix national de la paix. 

10 millions de dollars pour le Plan Malala
Le 9 janvier 2013, le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes lui a été décerné en France. «Nous n’aurions pas imaginé remettre cette année, en 2013, ce prix à une si jeune femme qui ne pourrait pas être là à cause des ses blessures», a déclaré à cette occasion la ministre du Droit des femmes, Najat Vallaud-Belkacem. 

​L'Unesco et le Pakistan ont annoncé, le 10 décembre 2012, la création d'un fonds, appelé Plan Malala, visant à scolariser d'ici à 2015 toutes les fillettes qui ne le sont pas encore. Lors d'un hommage rendu à cette féministe en herbe, intitulé «Soutenons Malala-L'éducation des filles est un droit», le président pakistanais a promis un premier versement de 10 millions de dollars. Asif Ali Zandari a également salué «une jeune fille déterminée de mon pays, attaquée par les forces de l'obscurantisme»

Selon l'Unesco, au cours de l'année 2008, plus de 150 écoles ont été détruites par les talibans et leurs alliés dans la province du nord-ouest du Pakistan. Au moins 99 de ces écoles accueillaient des filles.

En 2009, son blog la faît connaitre
C'est en rédigeant un blog hébergé sur le site de la BBC, en janvier 2009, que Malala se fait connaître. Dans Journal intime d’une écolière pakistanaise, elle raconte sous un pseudonyme son quotidien dans la vallée de Swat sous le joug taliban. Elle dénonce la fermeture de son école par la milice islamiste. «J’ai réalisé l’importance de l’école au moment où elle a été interdite à Swat, écrit-elle alors. Je me suis demandé pourquoi, alors que de telles atrocités sont commises contre nous, personne n’ose les dénoncer.»

«Elle était fière de son blog, se souvient, dans un entretien à Paris-Match, Adam B.Ellick, journaliste au New-York TimesEt quand je lui ai proposé de réaliser un documentaire à propos d’elle et sa famille, cela a renforcé sa fierté.»



 Une «icône de la paix»
Le 9 octobre 2012, quand elle est prise pour cible par les talibans alors qu'elle se trouvait dans un bus scolaire, devant son école de Mingora, chef lieu de la vallée du Swat, au nord-ouest du Pakistan, Malala est grièvement blessée par balles au crâne et à l'épaule. Cette tentative d'assassinat provoque alors une vague d'indignation dans la communauté internationale. Le crime est qualifié de «haineux et lâche» par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, et d'attaque «barbare» par Washington. En quelques jours, plus d'un million de personnes à travers le monde signent une pétition de soutien à l'adolescente et aux 32 millions de petites filles non-scolarisées.  

L'ex-Premier ministre britannique Gordon Brown, devenu envoyé spécial de l'ONU pour l'Education dans le monde, est allé lui-même à Islamabad présenter cette pétition au président pakistanais, Asif Ali Zardari, affirmant que «tant qu'il y aura des filles qui ne vont pas à l'école dans le monde, Malala sera leur lueur d'espoir»

Dans ce pays musulman de 180 millions d'habitants, la jeune fille est devenue une «icône de la paix» tout autant que le symbole de l'incapacité des autorités à combattre l'extrémisme religieux qui gangrène le pays. «L’éducation que revendique Malala représente à peine 1% du budget pakistanais quand la défense en absorbe plus de 25%. Plus de 96 écoles ont été détruites cette année dans le pays, selon Human Rights Watch, dans l’indifférence générale», souligne Françoise Chipeaux sur le site Slate.fr.

Malala, bête noire des talibans
Le Mouvement des talibans du Pakistan (TTP) a revendiqué l’attaque commanditée par l'ancien chef des talibans de Swat, le mollah Fazlullah, surnommé «mollah Radio» pour ses prêches enflammés, notamment en faveur de la Charia (la loi islamique), diffusés sur les ondes. Fazlullah aurait ordonné à ses hommes d'abattre Malala Yousafzai car en faisant campagne depuis trois ans en faveur de l'éducation des filles dans cette région, elle répandait les «valeurs occidentales décadentes»
Le TTP a promis que «si Malala s’en sort cette fois-ci, elle ne s’en sortira pas la prochaine». Mais selon le médecin-chef du Queen Elisabeth Hospital, Dave Rosser, Malala reste «incroyablement déterminée à militer pour sa cause». Cette «remarquable jeune fille, souligne-t-il, a conscience d'être potentiellement une cible de premier plan».

Sur son blog, Malala n'a que 11 ans quand elle écrit ces lignes prémonitoires: «Les talibans ont publié un décret qui interdit l'accès de l'école aux filles. Il ne reste plus que 11 élèves sur 27 dans ma classe. Tout le monde a peur. Sur le chemin du retour vers la maison, j'ai entendu un homme qui disait "Je te tuerai"». «Mon vrai nom signifie désespérée», racontait également Malala. Son prénom est désormais porteur d'espoir.